
Titre : Les Rougon-Macquart, tome 10 : Pot-Bouille
Auteur : Emile Zola
Date de parution : 2013
Editeur : Bibebook
Format : Ebook
Genre : Classique
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 470
Résumé :
Zola est entré partout, chez les ouvriers et chez les bourgeois. Chez les premiers, selon lui, tout est visible. La misère, comme le plaisir, saute aux yeux. Chez les seconds, tout est caché. Ils clament : « Nous sommes l’honneur, la morale, la famille. » Faux, répond Zola, vous êtes le mensonge de tout cela. Votre pot-bouille est la marmite où mijotent toutes les pourritures de la famille.
Octave Mouret, le futur patron qui révolutionnera le commerce en créant « Au Bonheur des Dames », arrive de province, et loue une chambre dans un immeuble de la rue de Choiseul. Beau et enjoué, il séduit une femme par étage, découvrant ainsi les secrets de chaque famille. Ce dixième volume des Rougon-Macquart, qui évoque la vie sous le Second Empire, montre ici la bourgeoisie côté rue et côté cour, avec ses soucis de filles à marier, de rang à tenir ou à gagner, coûte que coûte. Les caricatures de Zola sont cruelles mais elles sont vraies.
Avis :
Je continue fidèlement mon parcours de lecture méthodique dans la série des Rougon-Macquart en suivant l’ordre recommandé par Zola lui-même, et ce dixième volume arrive à un moment intéressant de mon cheminement dans cette fresque monumentale. Après des tomes variés qui m’ont donné des sentiments très contrastés – l’adorable Le Rêve que j’avais aimé, le difficile L’Argent avec ses passages techniques incompréhensibles, le mitigé La Conquête de Plassans avec sa critique du cléricalisme –, j’abordais Pot-Bouille avec une certaine curiosité mêlée d’appréhension.
Je ne sais vraiment pas pourquoi mais j’avais un énorme a priori négatif sur ce livre avant même de l’ouvrir. Peut-être à cause du titre lui-même qui ne m’évoquait rien de particulièrement attrayant ou glamour. Je ne savais absolument pas quoi penser du titre Pot-Bouille, ni de sa signification réelle, ni de ce qu’il pouvait bien promettre comme contenu. Ce n’est qu’en lisant que j’ai compris que le « pot-bouille » désigne cette « marmite où mijotent toutes les pourritures de la famille », cette métaphore culinaire pour décrire la corruption morale qui bout sous la surface respectable de la bourgeoisie parisienne.
C’est donc en n’attendant franchement pas grand-chose de ma lecture, avec des attentes volontairement basses pour éviter la déception, que j’ai entamé ce livre presque à reculons. Et quelle bonne surprise ce fut finalement ! Pot-Bouille s’est révélé être l’un des tomes les plus agréables, les plus fluides, et les plus divertissants de la série jusqu’à présent, confirmant que mes a priori étaient complètement injustifiés.
On suit Octave Mouret, personnage que je connaissais déjà vaguement puisqu’il apparaîtra plus tard comme le protagoniste principal du Bonheur des Dames que j’ai étudié au collège et dont je garde quelques souvenirs flous mais généralement positifs. Ici, on le découvre avant les événements qui feront de lui le révolutionnaire patron de grand magasin, à ses débuts parisiens alors qu’il n’est encore qu’un jeune provincial ambitieux fraîchement débarqué dans la capitale. Il arrive à Paris avec des rêves de réussite sociale et une stratégie très claire et cynique : trouver une maîtresse bien placée, idéalement une femme riche et influente, pour s’élever rapidement dans l’échelle sociale par le raccourci des jupons plutôt que par le travail patient et honnête.
Cette approche instrumentale des relations amoureuses, où les femmes deviennent des échelons sur l’échelle de l’ambition masculine, est typique du naturalisme de Zola qui ne recule jamais devant les vérités désagréables sur la nature humaine et sur les stratégies de promotion sociale dans la société du Second Empire.
Octave s’installe stratégiquement dans un immeuble bourgeois de la rue Choiseul, et il se rend compte très rapidement, avec une perspicacité amusée et cynique, que tous ses voisins respectables ont en réalité des relations extraconjugales clandestines et complexes. Derrière les façades de respectabilité bourgeoise, de moralité affichée, de rigidité des principes, se cache un réseau labyrinthique d’adultères, de tromperies, de liaisons secrètes. Tout l’immeuble, de la cave au grenier, est un théâtre de duplicité et d’hypocrisie où chacun prêche la vertu en public tout en la piétinant allègrement en privé.
Il va sans dire que notre coquin d’Octave, beau et enjoué, va allègrement profiter de cette situation propice pour séduire méthodiquement une femme par étage, découvrant ainsi progressivement tous les secrets inavouables de chaque famille de l’immeuble. Cette structure narrative – la découverte progressive de l’immeuble et de ses habitants à travers les conquêtes d’Octave – est brillante et permet à Zola de dresser un panorama complet de la bourgeoisie parisienne à travers le microcosme de cet immeuble.
J’ai vraiment bien aimé ce tome, et particulièrement cette dimension où l’on se rend compte de manière de plus en plus flagrante et presque comique de l’hypocrisie monumentale entre les voisins de cet immeuble. La honte absolue et le déshonneur social s’abattent impitoyablement sur une famille si jamais on se rend compte publiquement que l’une des deux personnes du couple a trompé l’autre. La réputation est tout, l’apparence de vertu est sacrée, le scandale est la pire catastrophe imaginable, pire que la pauvreté, pire que la maladie, pire que la mort même.
Mais paradoxalement et de manière absolument hypocrite, tout le monde sans exception commet allègrement l’adultère en cachette, dans le secret des chambres fermées, derrière les apparences soigneusement maintenues de respectabilité conjugale. Le message implicite de cette société est d’une clarté cynique : faites ce que vous voulez, ayez toutes les liaisons que vous désirez, trahissez vos serments matrimoniaux tant qu’il vous plaira, mais surtout, SURTOUT, il ne faut absolument pas se faire attraper, voilà tout ! Il ne faut pas se faire capter, c’est tout simple et c’est la seule vraie règle morale de cette société corrompue. L’apparence de vertu est infiniment plus importante que la vertu réelle, et c’est cette inversion complète des valeurs que Zola dénonce avec une férocité satirique jubilatoire.
Cette critique acerbe de l’hypocrisie bourgeoise résonne étrangement avec notre époque contemporaine où l’image, le paraître, la gestion de réputation sur les réseaux sociaux ont remplacé la substance et l’authenticité. Zola nous montre que cette obsession de l’apparence aux dépens de la réalité n’est pas nouvelle, qu’elle était déjà la maladie morale de la bourgeoisie du XIXe siècle.
La partie qui m’a le plus profondément marquée et même bouleversée, la scène qui m’a véritablement mise mal à l’aise et qui montre Zola sous son jour le plus compassionnel et le plus dénonciateur des injustices sociales, c’est sans conteste la grossesse cachée d’Adèle, l’une des pauvres domestiques de l’immeuble. Cette jeune femme, victime d’une grossesse illégitime dans une société qui ne pardonne rien aux femmes de condition modeste, doit dissimuler son état grandissant pour ne pas perdre sa place et se retrouver à la rue. Et quand vient le moment de l’accouchement, elle doit le vivre complètement seule dans sa minuscule chambre de bonne glaciale sous les toits, dans un silence absolu et agonisant pour ne pas se faire entendre et ne pas subir les moqueries cruelles et le mépris des autres domestiques qui ne manqueraient pas de la juger et de la rejeter.
C’est franchement dur comme passage, vraiment déchirant et révoltant. Je trouve que Zola atteint ici des sommets dans la dénonciation de l’injustice et de la cruauté d’une société qui prêche la moralité tout en abandonnant les plus vulnérables. Cette femme souffre seule, sans compassion, risquant sa vie et celle de son enfant, tout cela pour préserver les apparences et ne pas déranger la tranquillité hypocrite de ses employeurs bourgeois qui, eux, se permettent tous les écarts imaginables sans conséquences parce qu’ils ont les moyens de les dissimuler.
Le contraste entre la liberté relative des bourgeois adultères qui peuvent au pire faire face à un scandale social mais qui ne risquent jamais leur survie, et la situation désespérée de cette domestique qui doit accoucher en silence pour ne pas mourir de faim, est absolument glaçant et montre le génie de Zola pour exposer les hypocrisies de classe. Les caricatures de Zola sont cruelles mais elles sont vraies.
Ce tome m’a vraiment remotivée et redonné de l’élan pour continuer la série des Rougon-Macquart après quelques tomes plus difficiles qui avaient un peu émoussé mon enthousiasme. Retrouver du plaisir de lecture pur avec un Zola fluide, satirique, divertissant tout en restant profond, me rappelle pourquoi j’ai entrepris ce marathon littéraire. J’ai vraiment hâte de lire le prochain tome dans l’ordre qui est justement Au Bonheur des Dames, où je retrouverai Octave Mouret devenu le brillant et révolutionnaire patron de grand magasin. Ce sera fascinant de voir comment le jeune arriviste cynique de Pot-Bouille est devenu le visionnaire commercial du Bonheur des Dames.
Et petite révélation amusante – Spoiler Alert pour ceux qui s’attendent à un Zola uniquement sombre et brutal : il y a même un peu de romance dans ce tome ! Bon, c’est de la romance à la Zola, hein, faut quand même pas s’attendre à de la miévrerie ou à des happy endings faciles, on reste dans l’univers impitoyable du naturalisme. Mais il y a des moments de vraie tendresse, d’attraction authentique, de sentiments qui dépassent le simple calcul social, ce qui ajoute une dimension émotionnelle bienvenue à la satire sociale.
Pot-Bouille est une excellente surprise et probablement l’un de mes tomes préférés du cycle jusqu’à présent. Zola y déploie son talent satirique avec une férocité jubilatoire, dénonçant l’hypocrisie monumentale de la bourgeoisie parisienne qui cache ses vices derrière une façade de respectabilité. Octave Mouret est un protagoniste fascinant dans sa roublardise cynique, l’immeuble de la rue Choiseul devient un microcosme parfait de cette société corrompue, et les scènes comme celle de l’accouchement d’Adèle montrent Zola au sommet de sa compassion pour les opprimés. L’écriture est fluide, le rythme est vif, la critique sociale est acérée, et malgré la noirceur du propos, la lecture reste constamment divertissante et même drôle par moments dans sa cruauté satirique. Pour qui lit les Rougon-Macquart dans l’ordre, c’est un tome qui redonne de l’élan et de l’enthousiasme. Pour qui voudrait découvrir Zola, c’est une excellente porte d’entrée accessible et captivante qui montre toute l’étendue de son talent. Vivement Au Bonheur des Dames pour retrouver Octave dans sa version triomphante !
La fiche du livre :
Série terminée :
– tome 01 : La Fortune des Rougon
– tome 02 : La Curée
– tome 03 : Le Ventre de Paris
– tome 04 : La Conquête de Plassans
– tome 05 : La Faute de l’abbé Mouret
– tome 06 : Son Excellence Eugène Rougon
– tome 07 : L’Assommoir
– tome 08 : Une Page d’amour
– tome 09 : Nana
– tome 10 : Pot-Bouille
– tome 11 : Au Bonheur des Dames
– tome 12 : La Joie de vivre
– tome 13 : Germinal
– tome 14 : L’Œuvre
– tome 15 : La Terre
– tome 16 : Le Rêve
– tome 17 : La Bête humaine
– tome 18 : L’Argent
– tome 19 : La Débâcle
– tome 20 : Le Docteur Pascal
