
Titre : Les Rougon-Macquart, tome 01 : La fortune des Rougon
Auteur : Emile Zola
Date de parution : 2016
Editeur : Bibebook
Format : Ebook
Genre : Classique
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 475
Résumé :
Issus de la paysannerie enrichie, les Rougon portent en eux l’avidité du pouvoir et de l’argent. Une des branches de la famille, les Macquart, sera marquée par l’hérédité de l’alcoolisme, du vice et de la folie. Le coup d’Etat du 2 décembre 1851 entraîne les Rougon dans la conquête de Plassans, la capitale provençale du roman. La haine de l’empereur pousse Silvère, petit-fils de la matriarche, et Miette, sa femme, dans l’insurrection républicaine. De ces passions et de ces fureurs naîtront cent personnages, et celui, aux mille visages anonymes, de la foule et de la collectivité qui préfigure le XXe siècle.
Avis :
Cela faisait longtemps que je voulais lire la saga des Rougon-Macquart dans son intégralité. Cette fresque monumentale de vingt romans me fascinait autant qu’elle m’intimidait par son ampleur. Il y a quelques années, j’avais fait une première tentative et en avait lu deux en format papier avant d’abandonner. Aujourd’hui, je retente l’expérience en numérique, avec l’espoir cette fois-ci d’aller jusqu’au bout de cette saga magistrale qui traverse le Second Empire. Pour éviter l’écueil de la lassitude ou du surdosage de Zola, j’ai décidé d’adopter un rythme d’un roman par mois. Cette cadence me semble idéale pour apprécier pleinement chaque tome tout en gardant une certaine continuité dans ma lecture, sans me laisser submerger par la densité et la noirceur qui caractérisent souvent l’univers zolien.
Autre changement notable dans mon approche : j’ai découvert sur Goodreads que Zola propose lui-même un ordre de lecture alternatif, différent de celui de la parution chronologique des romans. Cet ordre, établi par l’auteur après coup, suit davantage la logique généalogique et thématique de la saga que la simple chronologie d’écriture. Intriguée par cette possibilité de découvrir l’œuvre selon la vision rétrospective de Zola, j’ai décidé de tenter cette expérience et de voir si cela modifie effectivement ma compréhension et mon appréciation de l’ensemble.
La Fortune des Rougon, qui sert de pierre angulaire à toute la saga, n’est clairement pas mon tome préféré, je dois l’avouer d’emblée. Le roman remplit avant tout une fonction introductive et explicative qui, bien que nécessaire, pèse parfois sur le rythme narratif. Zola y consacre de longs passages à détailler la généalogie de la famille, à expliquer les origines de la branche des Rougon et de celle des Macquart, à établir l’arbre généalogique qui servira de fondation aux dix-neuf romans suivants. On commence à entrevoir les tares héréditaires transmises par tante Dide, cette figure ancestrale et tragique dont la folie et les névroses contamineront plusieurs générations. Les fêlures de la famille, qu’elles soient du côté des Rougon, ambitieux et arrivistes, ou des Macquart, marqués par l’alcoolisme et la violence, se dessinent progressivement à travers les explications méthodiques de l’auteur.
Ces passages généalogiques et scientifiques, inspirés par les théories de l’hérédité et du déterminisme en vogue à l’époque, sont indéniablement essentiels pour comprendre la suite de la série. Zola pose ici les bases de son projet littéraire titanesque : montrer comment l’hérédité et le milieu façonnent les destins individuels à travers plusieurs générations. Sans ces fondations, impossible de saisir pleinement les enjeux des romans suivants, de comprendre pourquoi tel personnage agit de telle manière, pourquoi certains comportements se répètent de génération en génération. Cependant, force est de constater que cette dimension didactique et quasi-scientifique plombe quelque peu le roman en tant qu’œuvre narrative autonome. Les longues digressions explicatives ralentissent l’action et peuvent donner l’impression de lire davantage un traité de généalogie qu’un roman à proprement parler.
Heureusement, le roman ne se résume pas à ces considérations théoriques. Au-delà de l’ossature généalogique, La Fortune des Rougon raconte aussi une véritable histoire, celle de personnages de chair et de sang que j’ai pris beaucoup de plaisir à suivre. J’ai particulièrement aimé Miette et Silvère, ces deux jeunes amoureux pris dans la tourmente du coup d’État de 1851. Leur histoire d’amour innocent et tragique contraste magnifiquement avec les manœuvres cyniques et calculatrices des Rougon qui profitent du chaos politique pour s’élever socialement. Miette, cette jeune fille courageuse marquée par la honte d’être la fille d’un bagnard, touchée par son désir d’être digne de l’amour de Silvère, incarne une pureté et une noblesse d’âme qui tranchent avec l’opportunisme ambiant. Silvère, avec ses idéaux républicains et sa naïveté politique, représente cette jeunesse ardente et généreuse qui se fait broyer par l’histoire. Leur relation, faite de rendez-vous secrets dans l’aire Saint-Mittre, ce cimetière abandonné qui devient le symbole de leur amour clandestin, est décrite avec une sensibilité et une poésie surprenantes chez Zola. Les scènes où ils se retrouvent, enveloppés dans la pelisse de Miette pour se protéger du froid, sont d’une tendresse bouleversante. Leur destin tragique, inéluctable dans l’univers zolien où les purs et les idéalistes sont toujours écrasés, m’a profondément émue.
En parallèle de cette romance tragique, Zola nous offre un portrait sans concession de l’arrivisme et de la corruption politique. Pierre Rougon et sa femme Félicité incarnent parfaitement cette bourgeoisie provinciale prête à toutes les compromissions pour accéder au pouvoir et à la respectabilité. Leur manipulation des événements politiques, leur opportunisme qui leur fait soutenir le coup d’État bonapartiste par pur calcul, leur absence totale de scrupules, tout cela est décrit avec un réalisme grinçant. Zola excelle dans ces portraits au vitriol de l’ambition et de la veulerie humaines.
Au-delà de l’intrigue et des personnages, j’apprécie également la dimension historique du roman. Zola ne se contente pas de raconter une histoire familiale, il plonge son récit dans le contexte très précis du coup d’État du 2 décembre 1851 et de la résistance républicaine qui s’ensuivit dans le sud de la France. Essayer de me rendre compte de la vie de l’époque, de comprendre le climat politique tendu de cette période charnière entre la Deuxième République et le Second Empire, de visualiser les petites villes provençales avec leurs rues étroites, leurs cafés où se nouent les complots, leurs habitants divisés entre légitimistes, orléanistes et républicains, tout cela ajoute une richesse supplémentaire à la lecture. Zola restitue admirablement l’atmosphère de cette province française en ébullition, où les nouvelles de Paris arrivent avec retard, où les rumeurs enflent et se déforment, où chacun essaie de deviner de quel côté il faut se ranger pour sauver sa peau ou faire fortune. Cette fresque historique, qui s’appuie sur une documentation minutieuse caractéristique de la méthode naturaliste, donne au roman une profondeur et une authenticité remarquables.
Le style de Zola, déjà très reconnaissable dans ce premier tome, alterne entre descriptions méthodiques et quasi-scientifiques, envolées lyriques lors des scènes romantiques, et tableaux réalistes parfois crus de la société de son temps. Sa Provence n’est pas celle, idéalisée, des cartes postales, mais une terre âpre, écrasée de soleil et de misère, où les passions sont exacerbées et où la violence affleure constamment sous le vernis de civilisation.
La Fortune des Rougon est donc un roman ambivalent. Comme introduction à la saga, il remplit parfaitement sa fonction en posant toutes les bases nécessaires à la compréhension de l’ensemble. Comme œuvre autonome, il souffre de cette dimension explicative trop présente qui nuit au rythme narratif. Mais il contient aussi de très belles pages, des personnages attachants, et une reconstitution historique passionnante. C’est un tome de fondation, avec toutes les qualités et les défauts que cela implique. Maintenant que les bases sont posées, j’ai hâte de découvrir les romans suivants où Zola pourra, je l’espère, se libérer de ces contraintes explicatives pour se concentrer sur ce qu’il fait de mieux : peindre la société de son temps avec un réalisme impitoyable et une puissance narrative incomparable. La route est longue jusqu’au vingtième tome, mais ce premier pas, malgré ses défauts, m’a donné envie de poursuivre l’aventure.
La fiche du livre :
Série terminée :
– tome 01 : La Fortune des Rougon
– tome 02 : La Curée
– tome 03 : Le Ventre de Paris
– tome 04 : La Conquête de Plassans
– tome 05 : La Faute de l’abbé Mouret
– tome 06 : Son Excellence Eugène Rougon
– tome 07 : L’Assommoir
– tome 08 : Une Page d’amour
– tome 09 : Nana
– tome 10 : Pot-Bouille
– tome 11 : Au Bonheur des Dames
– tome 12 : La Joie de vivre
– tome 13 : Germinal
– tome 14 : L’Œuvre
– tome 15 : La Terre
– tome 16 : Le Rêve
– tome 17 : La Bête humaine
– tome 18 : L’Argent
– tome 19 : La Débâcle
– tome 20 : Le Docteur Pascal

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