Les Rougon-Macquart, tome 04 : La Conquête de Plassans – Emile Zola

Titre : Les Rougon-Macquart, tome 04 : La Conquête de Plassans
Auteur : Emile Zola
Date de parution : 2015
Editeur : Bibebook
Format : Ebook
Genre : Classique
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 470

Note : 3 sur 5.

Je suis assez mitigée après cette lecture qui, sans être un coup de cœur comme Le Rêve qui reste pour l’instant mon tome préféré de la série, présente néanmoins des aspects vraiment intéressants et une critique sociale acérée caractéristique du génie naturaliste de Zola. Dans mon parcours de lecture des Rougon-Macquart dans l’ordre recommandé par l’auteur, La Conquête de Plassans représente un retour bienvenu dans cette ville de province que j’avais découverte dans La Fortune des Rougon et qui avait servi de théâtre aux origines troubles de la famille. Retrouver Plassans, avec ses habitants, ses commérages, ses hiérarchies sociales rigides, ses secrets enfouis, est une expérience à la fois familière et inquiétante.

Dans ce roman, on retrouve immédiatement et frontalement le thème central de l’hérédité qui structure tout le cycle des Rougon-Macquart, avec la présence de Désirée qui est simple d’esprit. C’est fascinant et révélateur de voir comment Zola revient constamment à cette obsession de l’hérédité, montrant comment les tares de la lignée se manifestent différemment selon les individus et les branches de la famille, mais persistent inexorablement à travers les générations. Désirée incarne une forme particulière de cette hérédité problématique, avec une simplicité d’esprit qui la rend à la fois vulnérable et, paradoxalement, d’une certaine pureté innocente dans cet univers de manipulation et de corruption.

C’est l’un des thèmes centraux du roman, et c’est précisément ce que j’aime le plus dans la série des Rougon-Macquart : cette mise en lumière implacable et scientifique du pouvoir de l’hérédité sur les destins individuels. Zola traite ses personnages presque comme un biologiste traiterait des specimens, observant avec une précision clinique comment les caractéristiques héréditaires se transmettent et se manifestent. Ce regard naturaliste sur l’hérédité, qui peut parfois sembler froid ou déterministe, est en réalité d’une cohérence et d’une rigueur intellectuelle fascinantes quand on suit le cycle dans son ensemble. On commence à voir les patterns, à reconnaître les tares qui réapparaissent sous des formes différentes, à comprendre la vision globale que Zola voulait transmettre sur la nature humaine et sur les limites de la volonté individuelle face au déterminisme biologique.

L’autre grand thème du roman, et probablement le plus développé et le plus original par rapport aux autres tomes, est le pouvoir considérable et souvent pernicieux accordé aux hommes religieux dans les villes campagnardes du Second Empire. On découvre ainsi le père Faujas, personnage central et absolument fascinant dans sa complexité et dans son ambiguïté morale. Ce prêtre qui s’incruste progressivement et de manière calculée dans la maison de François Mouret est une création remarquable de Zola, un personnage à la fois charismatique et profondément inquiétant, dont les motivations restent longtemps opaques et mystérieuses.

Le père Faujas va conquérir petit à petit et méthodiquement la population entière de Plassans, et c’est cette montée en puissance progressive qui constitue le cœur narratif du roman. Zola décrit avec une précision presque sociologique les mécanismes de cette conquête : comment un homme intelligent et sans scrupules peut utiliser la religion comme outil de pouvoir, comment il peut manipuler les émotions et les croyances des gens pour servir ses propres ambitions cachées, comment il peut infiltrer une communauté et la dominer sans jamais avoir l’air de le faire. Cette analyse du pouvoir religieux comme forme de manipulation sociale et politique est d’une modernité et d’une pertinence frappantes, résonnant avec des problématiques qui restent malheureusement d’actualité.

On y découvre une critique acerbe, impitoyable, et parfaitement documentée du pouvoir donné aux hommes religieux dans les villes campagnardes. Zola montre comment les curés et les abbés pouvaient exercer une influence quasi-totalitaire sur des populations peu éduquées et superstitieuses, comment la religion pouvait servir d’instrument de contrôle social et politique, comment l’Église pouvait s’infiltrer dans toutes les sphères de la vie privée et publique. Cette critique du cléricalisme s’inscrit dans le contexte des débats intenses qui agitaient la France du XIXe siècle sur la place de l’Église dans la société, sur la séparation des pouvoirs temporels et spirituels, sur l’éducation laïque versus religieuse. Ces débats, que Zola connaissait parfaitement et sur lesquels il avait des positions très tranchées, trouvent dans ce roman une expression particulièrement virulente et efficace.

La folie est également traitée dans ce roman avec la subtilité et la sensibilité qu’on attendait de Zola sur ce sujet qu’il explorait déjà dans les tomes précédents. La descente dans la folie de certains personnages, déclenchée ou amplifiée par les manipulations du père Faujas et par l’atmosphère étouffante de Plassans, est rendue avec une précision psychologique impressionnante. Zola montre comment les pressions sociales, la manipulation émotionnelle, la culpabilité religieuse, et les conflits intérieurs non résolus peuvent progressivement détruire l’équilibre mental d’individus vulnérables.

Et bien sûr, on entend à nouveau parler de tante Dide, cette matriarche de la lignée Rougon-Macquart qui refuse obstinément de mourir ! Elle est toujours là, quelque part, enfermée dans sa folie tenace, témoignage vivant et dérangeant des origines troubles de la famille et de la persistance des tares héréditaires. Il y a quelque chose de presque comique et de profondément symbolique dans la longévité extraordinaire de cette femme folle qui semble immortelle pendant que ses descendants se déchirent, s’autodétruisent, ou s’enfoncent dans la décadence. Fou mais résistant, ces Rougon-Macquart ! Tante Dide est le rappel constant que tout vient de là, de cette source originelle de folie et de dérèglement, et que peu importe combien de tomes séparent ses descendants de cette origine, la tare originelle continue de se manifester.

Cependant, mes réserves sur ce tome sont réelles et expliquent mon sentiment mitigé. Comparé à Le Rêve que j’avais adoré pour sa beauté et sa délicatesse, ou même à La Curée que j’avais aimé pour sa critique sociale féroce et son rythme, La Conquête de Plassans souffre de quelques longueurs et d’un manque de personnages vraiment attachants. François Mouret est un personnage sympathique mais assez passif, victime plus qu’acteur de son propre destin. Marthe, malgré son arc dramatique puissant, reste souvent impuissante et difficile à défendre face aux manipulations du père Faujas.

Le roman manque aussi parfois du souffle épique ou de la richesse sensorielle qui caractérisent les meilleurs tomes du cycle. Zola est parfois trop systématique dans sa démonstration, trop didactique dans sa critique du cléricalisme, au point que le roman ressemble parfois à une thèse illustrée plutôt qu’à un récit pleinement vivant. On sent la construction intellectuelle derrière chaque scène, ce qui nuit parfois à l’immersion et à l’émotion.

En résumé, La Conquête de Plassans est une lecture en demi-teinte mais qui reste néanmoins intéressante, voire nécessaire à découvrir dans le cadre de la lecture complète du cycle des Rougon-Macquart. La critique du pouvoir religieux est particulièrement forte et pertinente, le père Faujas est un antagoniste mémorable et complexe, et les thèmes de l’hérédité et de la folie s’inscrivent cohéremment dans l’architecture d’ensemble du cycle. Si vous lisez les Rougon-Macquart dans l’ordre comme moi, ne sautez pas ce tome malgré ses imperfections. Il apporte des éléments importants à la fresque globale et offre une critique sociale vraiment acérée du cléricalisme provincial qui mérite d’être lue. Mais si vous cherchez un roman de Zola pour découvrir l’auteur, je vous dirigerais plutôt vers d’autres titres comme Le Rêve qui m’a davantage touchée et enthousiasmée.

La fiche du livre :

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Série terminée :
tome 01 : La Fortune des Rougon
tome 02 : La Curée
– tome 03 : Le Ventre de Paris
– tome 04 : La Conquête de Plassans
– tome 05 : La Faute de l’abbé Mouret
tome 06 : Son Excellence Eugène Rougon
– tome 07 : L’Assommoir
– tome 08 : Une Page d’amour
– tome 09 : Nana
– tome 10 : Pot-Bouille
– tome 11 : Au Bonheur des Dames
– tome 12 : La Joie de vivre
– tome 13 : Germinal
– tome 14 : L’Œuvre
– tome 15 : La Terre
tome 16 : Le Rêve
– tome 17 : La Bête humaine
tome 18 : L’Argent
– tome 19 : La Débâcle
– tome 20 : Le Docteur Pascal

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