Les Rougon-Macquart, tome 03 : Le Ventre de Paris – Emile Zola

Titre : Les Rougon-Macquart, tome 03 : Le Ventre de Paris
Auteur : Emile Zola
Date de parution : 2016
Editeur : Bibebook
Format : Ebook
Genre : Classique
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 393

J’avais un très mauvais souvenir de ce livre datant de ma première lecture il y a plusieurs années, au point que j’avais carrément arrêté la saga des Rougon-Macquart après avoir terminé celui-ci avec soulagement et dégoût. Je me rappelais surtout et presque exclusivement des longueurs insupportables et des descriptions apparemment sans fin de nourritures dans leurs moindres détails et des halles avec leur architecture et leur organisation. Ces souvenirs négatifs m’avaient tellement marquée que je n’avais jamais eu envie de continuer la série pendant longtemps.

Finalement, en reprenant ma lecture méthodique des Rougon-Macquart dans l’ordre recommandé après une longue pause, ça a vraiment été beaucoup moins la purge absolue que ce que je m’attendais ou redoutais ! Je pense sincèrement que lire ce roman après avoir déjà lu et digéré une dizaine d’autres Zola dans la série a énormément aidé à mettre en perspective l’ensemble du roman et sa place dans le cycle.

Maintenant que je comprends mieux les méthodes naturalistes de Zola, son obsession documentaire pour les détails, sa volonté de créer des fresques sociales exhaustives, je suis plus préparée mentalement à ses excès descriptifs et je peux mieux apprécier ce qu’il essaie d’accomplir même quand c’est un peu lourd.

Il y a effectivement beaucoup, vraiment beaucoup de descriptions ultra-détaillées de nourriture dans toute leur abondance et leur variété – fromages, charcuteries, poissons, légumes, fruits, tout y passe avec une précision quasi-encyclopédique – et je dois avouer honnêtement que certaines de ces longues énumérations, je les ai lues en diagonale en survolant rapidement sans vraiment m’attarder sur chaque détail. Mais globalement, je trouve que cela passe assez bien cette fois-ci, que ces descriptions excessives ne gâchent pas complètement le plaisir de lecture comme elles l’avaient fait lors de ma première lecture. Elles créent une atmosphère de profusion presque écœurante, de surabondance obscène qui contraste violemment avec la maigreur affamée de Florent, et cette opposition visuelle et symbolique fonctionne narrativement même si elle est exprimée avec une lourdeur un peu excessive.

Je me suis vraiment investie dans l’histoire de Florent, ce demi-frère de Quenu qui revient du bagne de Cayenne après sept années d’épreuves injustes suite à son arrestation par erreur lors du coup d’État. Son parcours tragique m’a touchée et j’attendais avec anticipation la suite de ses péripéties dans ce Paris qui a changé pendant son absence. Florent est fondamentalement un homme bon, un idéaliste qui rêve de justice sociale, mais qui se retrouve complètement inadapté à l’Empire bourgeois et satisfait qui s’est installé. Son décalage constant avec le monde qui l’entoure, sa maigreur physique et morale face à l’opulence grasse des Halles, sa naïveté politique face à la corruption ambiante, tout cela crée un personnage pathétique au sens noble du terme, qui inspire la compassion même quand ses choix semblent voués à l’échec.

J’ai aussi beaucoup aimé découvrir et comprendre comment la vie quotidienne était concrètement organisée dans les fameuses Halles centrales de Paris, ces structures métalliques révolutionnaires construites par Baltard qui incarnent la modernité architecturale et commerciale du Second Empire. Zola documente avec une précision presque ethnographique le fonctionnement de ce gigantesque marché central : les arrivages nocturnes, les criées matinales, les pavillons spécialisés, les hiérarchies entre commerçants, les rituels quotidiens.

Finalement, avec le recul historique, ça ressemble vraiment beaucoup à l’idée que je me fais du marché de Rungis aujourd’hui – ce centre commercial alimentaire géant qui a remplacé les Halles après leur démolition ! Cette continuité historique entre les Halles de Zola et Rungis contemporain est fascinante et montre combien certaines structures sociales et économiques persistent à travers les régimes politiques.

Mais ce que j’ai vraiment adoré dans ce roman, le point qui l’élève au-delà d’un simple documentaire naturaliste sur un marché, c’est la comparaison métaphorique brillante et férocement politique entre les « gros » et les « maigres » que Zola développe tout au long du récit. Cette opposition binaire structure toute la vision sociale du roman.

Les bonnes gens, les citoyens respectables et honorables, sont les « gros » – ils mangent beaucoup et bien parce qu’ils ont suffisamment d’argent pour se le permettre. Ils ont tout ou presque : la sécurité matérielle, le confort bourgeois, le respect social, la tranquillité politique. Ils sont satisfaits de l’Empire parce que l’Empire les nourrit littéralement et métaphoriquement. Lisa, la belle charcutière grasse et prospère, incarne parfaitement cette catégorie des « gros » satisfaits qui ne veulent surtout pas que quoi que ce soit change ou menace leur confort.

À l’inverse complet, les « maigres » sont les personnes insatisfaites, affamées au propre comme au figuré, qui ont des revendications politiques et sociales, qui ne sont absolument pas satisfaites du gouvernement impérial et de ses injustices. Ce sont automatiquement des personnes de mauvaise réputation, suspectes, dangereuses pour l’ordre établi simplement parce qu’elles osent critiquer et rêver d’un monde différent. Florent, émacié par le bagne et obsédé par la justice sociale, est évidemment le « maigre » par excellence, l’opposé vivant de sa belle-sœur Lisa.

En gros – et oui, LOL, le jeu de mots est totalement involontaire mais parfait ! –, plus une personne est physiquement grosse dans ce monde, plus elle est considérée comme respectable, morale, digne de confiance, intégrée socialement. La corpulence devient un marqueur visible de statut social et de conformité politique. C’est une équation simple et terrifiante : gras = riche = satisfait = respectable = bon citoyen.

Les dictats de la beauté et les normes corporelles ont vraiment radicalement changé depuis cette époque du XIXe siècle, et franchement pas forcément en mieux ou de manière plus juste ! Nous sommes passés d’une société où la graisse signalait la prospérité enviable à une société où la minceur extrême est devenue l’idéal obsessionnel, mais dans les deux cas, le corps reste un champ de bataille social et politique où s’inscrivent les normes de classe et de conformité. Zola montre brillamment comment le corps physique n’est jamais neutre mais toujours politiquement et socialement signifiant.

Ça a vraiment été une lecture instructive et enrichissante sur le plan historique et social, me permettant de mieux comprendre le fonctionnement commercial du Paris du Second Empire et les métaphores politiques que Zola construit autour de la nourriture et du corps. Mais honnêtement, ce n’est vraiment pas ma favorite de la série pour le moment parmi tous les Zola que j’ai lus.

Les descriptions restent trop abondantes malgré mon appréciation accrue, le rythme est inégal, et l’accumulation de victuailles finit par créer une sorte d’écœurement qui est peut-être l’effet recherché mais qui n’est pas particulièrement agréable à vivre comme lectrice. Je préfère nettement Au Bonheur des Dames, Le Rêve, ou même Pot-Bouille à ce Ventre de Paris qui reste pour moi un Zola mineur malgré ses qualités indéniables.

Le Ventre de Paris est un tome instructif qui documente minutieusement les Halles centrales et qui développe une métaphore politique brillante sur les « gros » et les « maigres », les satisfaits et les affamés. Le parcours tragique de Florent est touchant, et la critique sociale de l’Empire bourgeois est féroce. Mais les descriptions de nourriture sont vraiment excessives même pour du Zola, le rythme est parfois laborieux, et l’ensemble reste moins captivant que d’autres tomes du cycle. Une relecture qui s’est révélée moins pénible que ma première lecture grâce à ma meilleure compréhension de Zola, mais qui ne devient pas pour autant un favori. Instructif mais pas inoubliable. Vivement le prochain tome !

La fiche du livre :

Logo Livraddict

Série terminée :
tome 01 : La Fortune des Rougon
tome 02 : La Curée
– tome 03 : Le Ventre de Paris
tome 04 : La Conquête de Plassans
tome 05 : La Faute de l’abbé Mouret
tome 06 : Son Excellence Eugène Rougon
– tome 07 : L’Assommoir
tome 08 : Une Page d’amour
– tome 09 : Nana
tome 10 : Pot-Bouille
tome 11 : Au Bonheur des Dames
– tome 12 : La Joie de vivre
– tome 13 : Germinal
– tome 14 : L’Œuvre
– tome 15 : La Terre
tome 16 : Le Rêve
– tome 17 : La Bête humaine
tome 18 : L’Argent
– tome 19 : La Débâcle
– tome 20 : Le Docteur Pascal

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut