
Titre : Wang, tome 01 : Les Portes d’Occident
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 11 novembre 2013
Editeur : L’Atalante
Format : Ebook
Genre : Science-Fiction
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 348
Résumé :
En l’an 2212, le monde est divisé en deux par le REM : une immense barrière électromagnétique. D’un côté, on trouve les pays occidentaux, à l’origine de la séparation et de l’autre, le reste du monde.
À l’Est, les croisades successives, religieuses ou idéologiques, contre la science ont fait retomber ces pays dans un quasi Moyen Âge. Confort et nourriture sont des denrées rares. Hygiène et médecine sont inexistantes. C’est le règne de la terreur orchestrée par la pègre.
À l’Ouest, la science a poursuivi son évolution : fermes d’organes et contrôle climatique sont des réalités. C’est aujourd’hui un vrai dogme d’État. Les religions sont interdites. Les contacts physiques sont considérés comme rétrogrades. L’amour est désormais virtuel. La soupape de sécurité de cette société ultra rigide : les JU. Une compétition internationale sous forme de guerre uchronique.
Avis :
Un voyage inattendu, troublant de réalisme.
Pierre Bordage n’est pas un auteur que je découvre, mais Wang était jusqu’ici dans ma pile depuis un moment. Lecture d’avril, avis de juin — le retard assumé !
La mise en place est lente, et c’est voulu. Bordage construit son univers par l’action plutôt que par l’exposition : on comprend progressivement que la Pologne est sous la coupe de gangs asiatiques, que Wang travaille pour eux comme exécutant, que sa grand-mère le pousse vers l’est pour le sortir de cette vie. C’est une lenteur utile, pas paresseuse — et j’aime quand un début prend le temps de poser ses fondations correctement, parce que ça paie sur la durée.
Wang est un héros attachant précisément parce qu’il n’est pas héroïque. Pas particulièrement courageux, pas invincible — il se retrouve embarqué dans un voyage qu’il n’avait pas prévu et qu’il n’osait pas espéré, et il s’en sort par la malice plutôt que par la force. Il déjoue les gangs qui veulent l’empêcher de passer la porte avec ce qu’il a sous la main. Ce qui le définit vraiment, c’est son instinct protecteur : il s’est occupé de sa grand-mère, et il va s’occuper de la jeune fille qu’il sauve de l’hypothermie pendant le voyage. Une transition naturelle entre deux figures à protéger, qui en dit long sur qui il est sans que l’auteur ait besoin de l’expliquer. Et lorsqu’ils sont séparés au passage de la porte, la promesse qu’il lui fait de la retrouver devient le moteur émotionnel de la suite.
La vision du futur de Bordage est à double détente. L’Orient — gangs, pauvreté, quasi Moyen Âge — choque par sa brutalité, mais reste une extrapolation exacerbée d’un présent reconnaissable. C’est l’Occident qui est vraiment glaçant : une société riche, technologique, « civilisée », où les contacts physiques sont considérés comme rétrogrades et où l’amour se fait par la pensée. La déshumanisation propre et ordonnée fait bien plus peur que la violence brute de l’Orient. Et lire ça en 2026, en discutant de ce livre avec une IA… l’ironie ne m’a pas échappé.
Les JU — la compétition internationale sous forme de guerre uchronique — occupent une place centrale dans le récit. C’est présenté comme la soupape de sécurité de la société occidentale, mais même là, la corruption est omniprésente : la bataille est truquée pour faire tomber Wang, le prodige qui monte. Sauf que Wang n’est pas du genre à se laisser faire. Le voilà en équipement gaulois, dans une reconstitution de l’époque de Vercingétorix — Gaulois contre Romains — à renverser une bataille que tout le monde pensait jouée d’avance grâce à son sens de la tactique. Ces séquences sont immersives et bien écrites, et elles confirment ce qu’on pressentait depuis le début : même ses « jeux », l’Occident les manipule. La soupape est elle-même corrompue.
Les antagonistes, eux, restent en retrait. Il y en a, mais Bordage fait clairement le choix de centrer le récit sur le périple de Wang et ses ressources pour survivre plutôt que sur une confrontation avec un grand méchant bien dessiné. C’est un roman de voyage et d’initiation plus que de duel.
Le livre date de 1997, et c’est là que ça devient troublant. Certaines de ses anticipations semblent sorties d’hier. D’autres ont raté leur cible — selon Bordage, le Japon a disparu sous les eaux en 2022. Heureusement, ce n’est pas le cas. Mais le ratio « vu juste / raté » est quand même impressionnant pour un texte de presque trente ans.
L’écriture est fluide et efficace — le genre de style transparent qui se fait oublier au profit de l’histoire et vous embarque sans qu’on voie le temps passer.
Je lirai la suite avec plaisir, ne serait-ce que pour savoir si Wang tient sa promesse de retrouver cette jeune fille laissée de l’autre côté de la porte.
Série terminée :
– tome 01 : Les Portes d’Occident
– tome 02 : Les Aigles d’Orient
