Le Crépuscule et l’aube – Ken Follett

Titre : Le Crépuscule et l’aube
Auteur : Ken Follett
Date de parution : 17 septembre 2020
Editeur : Robert Laffont
Format : Ebook
Genre : Historique
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 858

Note : 5 sur 5.

Je suis une grande fan de la série Kingsbridge de Ken Follett, et c’est donc avec un grand plaisir et une impatience à peine dissimulée que j’ai retrouvé sa plume dans ce préquel. Retrouver cet univers, cette façon de tisser des destins individuels dans la grande toile de l’Histoire, c’est comme rentrer dans un endroit familier et rassurant — tout en sachant que Follett saura vous y bousculer suffisamment pour que la lecture reste palpitante. Il y a quelque chose de particulièrement délicieux à revenir dans un univers qu’on aime pour en découvrir les origines, pour comprendre comment tout a commencé, comment les pierres de Kingsbridge ont été posées bien avant qu’on ne les connaisse.

Le Crépuscule et l’Aube nous plonge en l’an 997, dans une Angleterre à la fois familière et radicalement différente de celle des tomes précédents. On y découvre les origines de Kingsbridge — ce qui en fait un roman particulièrement précieux pour les fans de la série, une sorte de cadeau fait aux lecteurs fidèles qui ont toujours voulu savoir d’où venait tout cela. Cela dit, et c’est à noter pour qui viendrait avec les mêmes attentes que moi, le roman est moins centré sur la construction et l’architecture que ses prédécesseurs. La cathédrale n’est pas encore au cœur du récit, les échafaudages et les maîtres bâtisseurs ne sont pas les protagonistes principaux de cette histoire. Ici, c’est l’Angleterre du haut Moyen Âge qui prime dans toute sa complexité et sa rudesse — une époque tumultueuse où les raids vikings sèment le chaos sur des terres privées de tout État de droit digne de ce nom, où la loi du plus fort règne bien souvent en maître, où la survie quotidienne est déjà en soi une forme de victoire. Un contexte historique riche, âpre, que Follett restitue avec le soin et la précision qu’on lui connaît, cette capacité à rendre une époque révolue parfaitement tangible et vivante sans jamais alourdir le récit d’un poids encyclopédique.

Comme toujours chez cet auteur, le roman repose sur une constellation de personnages dont les destins s’entrelacent avec une habileté redoutable. On suit d’abord Edgar, jeune apprenti charpentier de marine dont la vie bascule du jour au lendemain lors d’un raid viking dévastateur. En quelques heures, tout ce qu’il connaissait, tout ce qu’il aimait, tout ce vers quoi il tendait est réduit à néant. Loin de se laisser abattre par la perte de tout ce qu’il connaissait, Edgar met à profit son intelligence vive, sa créativité débordante et une résilience qui force l’admiration pour reconstruire — au sens propre comme au sens figuré — dans le bourg de Dreng’s Ferry, où lui et sa famille échouent après le drame. C’est le personnage bâtisseur du roman, celui qui incarne cet esprit d’entreprise, d’ingéniosité et d’obstination qui caractérise les héros de Follett depuis toujours. Il y a dans Edgar quelque chose qui rappelle les grandes figures des tomes précédents — cette façon de voir des solutions là où les autres ne voient que des obstacles, de transformer l’adversité en moteur plutôt qu’en frein. On s’y attache naturellement, presque immédiatement, avec cette évidence propre aux personnages bien construits.

Ragna, elle, est une noble normande qui choisit d’épouser l’earldorman de Shiring par amour véritable — un choix audacieux, presque subversif pour l’époque, porté par une conviction et une liberté de caractère qui la rendent immédiatement sympathique. Elle débarque en Angleterre avec ses certitudes, ses codes, sa façon de concevoir le monde et les rapports humains, et va rapidement découvrir que les mœurs anglaises sont radicalement différentes de tout ce qu’elle connaissait — et pas nécessairement dans le bon sens du terme. Ce qui ressemblait à un conte d’amour va se révéler bien plus complexe, bien plus douloureux, bien plus semé d’embûches que tout ce qu’elle avait imaginé. Ragna en prend plein la gueule, et franchement, comment s’en étonner ? Une femme de caractère, de pouvoir et d’opinion au XIe siècle, ça fait désordre. Sa seule existence dérange, ses décisions irritent, son refus de se soumettre provoque. Son parcours est celui qui m’a le plus remuée émotionnellement — fait de combats incessants, de résistance obstinée, de dignité farouchement préservée envers et contre tout dans une société qui ne lui accorde aucune place à la mesure de ce qu’elle est réellement. Elle est attachante, courageuse, parfois exaspérante de la meilleure façon qui soit, et son arc narratif est sans doute le plus fort du roman dans ce qu’il dit des femmes, du pouvoir et de la violence ordinaire qui leur est faite.

Enfin, Aldred complète ce trio de protagonistes avec une douceur et un idéalisme qui contrastent magnifiquement avec la brutalité ambiante. Ce moine rêveur qui aspire à faire de son abbaye un centre d’érudition rayonnant apporte une dimension spirituelle et intellectuelle au récit, une respiration différente, un souffle qui équilibre à merveille les arcs plus guerriers ou politiques des deux autres personnages principaux. Aldred croit en quelque chose — en la connaissance, en la beauté des livres, en la capacité de l’éducation à transformer le monde — et cette foi tranquille en des valeurs qui transcendent la violence de son époque est à la fois touchante et nécessaire dans l’économie du roman. Ces trois trajectoires, distinctes dans leurs motivations, leurs milieux et leurs façons d’appréhender l’adversité, convergent pourtant vers un même horizon : lutter, chacun à leur manière et avec les armes qui sont les leurs, toujours pour le bien de leur communauté. C’est ce qui donne au roman sa cohérence profonde, sa générosité, et ce sentiment d’humanité qui caractérise la grande saga de Follett depuis ses débuts.

J’ai beaucoup aimé la construction des personnages dans leur ensemble — y compris, et peut-être surtout, les antagonistes. L’évêque Wynstan est de ceux qu’on aime détester avec une délectation presque coupable, une noirceur d’âme qui ne laisse guère de place au doute ou à la nuance. Follett a ce talent particulier de rendre ses vilains vraiment détestables — pas de manière caricaturale, mais avec une cohérence interne qui rend leur malveillance parfaitement crédible et d’autant plus frustrante à observer. Ce sont des gens qui savent exactement ce qu’ils font, qui le font délibérément, et qui s’en sortent souvent beaucoup trop longtemps au gré des pages. Ce type d’antagoniste bien construit donne à ses héros des adversaires à leur hauteur, maintient une tension narrative constante et vous fait régulièrement serrer les dents avec une efficacité redoutable.

Si certains points du récit, surtout vers la fin, ne m’ont pas vraiment surprise — Follett a ses ficelles, et quand on le connaît bien, on commence à les reconnaître avec une familiarité amusée —, cela n’a en rien entaché mon plaisir de lecture. Une lecture prévisible par certains aspects n’est pas nécessairement une mauvaise lecture, loin de là. Parce qu’au fond, ce qu’on vient chercher chez Ken Follett, c’est précisément cela : des personnages auxquels on s’attache profondément et rapidement, un contexte historique richement et rigoureusement restitué, et cette capacité unique à vous tenir en haleine pendant des centaines de pages avec une apparente simplicité qui est en réalité le fruit d’une maîtrise narrative considérable. Le Crépuscule et l’Aube coche toutes ces cases avec la tranquille assurance d’un auteur qui sait exactement ce qu’il fait et pourquoi ses lecteurs reviennent, tome après tome, avec le même enthousiasme intact.

J’ai adoré lire ce livre, et j’ai désormais très hâte de me lancer dans le quatrième tome de la série. Ken Follett n’a pas fini de me garder sous sa coupe.

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