Un Bûcher sous la neige – Susan Fletcher

Titre : Un Bûcher sous la neige
Auteur : Susan Fletcher
Date de parution : 2016
Editeur : J’ai Lu
Format : Ebook
Genre : Historique
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 452

Note : 3 sur 5.

Je ne vais pas vous mentir : cette lecture a été pour moi une longue et lente conquête. Près de trois cents pages avant d’être vraiment investie dans l’histoire — c’est beaucoup, et c’est honnêtement ce qui a failli me perdre en chemin. Il y a des romans qui vous happent dès les premières lignes, qui vous agrippent par le col et ne vous lâchent plus. Celui-ci n’est décidément pas de ceux-là. C’est un roman qui s’apprivoise, qui résiste, qui demande qu’on lui fasse confiance avant de livrer ce qu’il a à offrir. Et cette confiance, je l’ai accordée — non sans mal.

Le roman repose sur une construction narrative particulière. Corrag, jeune femme accusée de sorcellerie et promise au bûcher, raconte sa vie depuis sa cellule à Charles Leslie, un révérend irlandais venu en Écosse collecter des informations sur l’ennemi. Deux voix alternent alors : celle de Corrag, qui déroule son récit dans un style décousu, presque sauvage, fait d’élans lyriques et de digressions qui semblent parfois n’obéir qu’à leur propre logique intérieure — et celle de Charles, que l’on découvre à travers les lettres qu’il adresse à sa femme Jane à chaque fin de chapitre. C’est via ces lettres que l’on perçoit l’évolution progressive et touchante de son regard sur cette prisonnière qu’il est venu interroger sans état d’âme, et dont il va peu à peu apprendre à percevoir la lumière intérieure derrière les haillons et la tignasse sauvage. Ce dispositif épistolaire donne une profondeur supplémentaire au récit : on suit non seulement l’histoire de Corrag, mais aussi la transformation silencieuse d’un homme que cette rencontre inattendue bouleverse bien plus qu’il ne l’aurait voulu.

C’est précisément ce style d’écriture — celui de Corrag — qui m’a longuement perturbée et a fortement ralenti ma lecture. La prose est fragmentée, intuitive, parcourue d’élans poétiques et de digressions qui peuvent dérouter quand on s’attendait à un récit plus linéaire et construit. Les phrases s’étirent ou se brisent selon l’humeur du moment, les pensées s’enchaînent par associations d’idées plutôt que par logique narrative, et le temps semble parfois s’écouler différemment dans cet espace carcéral où Corrag parle, parle, parle — comme pour retarder l’inévitable. Pendant des dizaines et des dizaines de pages, je me suis demandé si j’allais réussir à accrocher, si ce n’était pas simplement un style qui ne me correspondait pas, si j’allais abandonner. Mais avec le recul, je dois admettre que ce style colle parfaitement avec le personnage de Corrag — cette fille des bois, sauvage et pure, qui perçoit le monde avec une sensibilité hors du commun, qui a grandi loin des conventions et des codes sociaux. Comment une telle femme pourrait-elle s’exprimer autrement ? Ce n’est pas un défaut d’écriture, c’est un choix narratif profondément assumé qui demande simplement qu’on lui accorde du temps et de la patience. Une fois que j’ai accepté cela, que j’ai cessé de résister et de chercher ce que le roman n’était pas, quelque chose a commencé à changer.

Ce qui m’a véritablement séduite dans ce roman, c’est la plongée dans l’Écosse des Highlands du XVIIe siècle. J’ai adoré découvrir la façon de vivre dans un glen, cette vallée écossaise encaissée et sauvage, le quotidien d’un clan, les MacDonald à la réputation sulfureuse — ces hommes et ces femmes qui survivent dans une nature rude et magnifique, qui portent leur fierté comme une armure et leurs traditions comme une seconde peau. Il y a quelque chose de profondément envoûtant dans la façon dont Fletcher décrit ces paysages écossais, ces hivers impitoyables, ces cascades où Corrag lave sa peau poussiéreuse après des heures de chevauchée solitaire. On sent le froid, on entend le vent, on perçoit cette beauté âpre et sauvage qui justifie qu’on y attache son cœur. Le roman s’appuie sur des faits historiques réels, et si certains passages sont naturellement romancés, ils le sont avec une cohérence et une vraisemblance qui rendent l’ensemble très crédible. On sent que Susan Fletcher a fait son travail de documentation avec soin et rigueur, sans jamais sacrifier la dimension humaine et intime de son récit au profit d’une leçon d’histoire froide et distante. L’Histoire est là, présente, palpable — mais elle sert le récit, elle ne l’étouffe pas.

Et puis, sur les cinquante dernières pages, quelque chose s’est passé. Je me suis beaucoup attachée à Corrag — tardivement, oui, mais sincèrement et profondément. Comme si toute cette lente accumulation de chapitres avait finalement porté ses fruits, comme si le roman avait patiemment et discrètement construit quelque chose en moi sans que je m’en rende vraiment compte. Ce type d’attachement progressif, qui arrive presque à votre insu après des heures de résistance, est rare dans ma lecture et il m’a surprise. Il y a quelque chose d’assez remarquable dans la capacité de Fletcher à provoquer cet attachement tardif — à vous faire réaliser, dans les dernières dizaines de pages, que ce personnage que vous observiez de loin a fini par s’installer en vous sans que vous l’ayez vu venir. Corrag est un personnage d’une grande pureté, d’une innocence presque douloureuse à contempler dans le contexte de ce qu’elle vit, et cette pureté finit par vous atteindre là où vous ne l’attendiez plus.

Quant à la fin — elle est surprenante. Je ne m’y attendais absolument pas, et je ne sais pas encore vraiment si elle me satisfait pleinement. Ce sentiment ambigu, quelque part entre l’émoi et la frustration, entre la surprise et l’interrogation, m’a accompagnée bien après avoir refermé le livre. C’est peut-être là, finalement, la marque d’un roman qui ne vous laisse pas indifférente — même quand il vous a fallu du temps, beaucoup de temps, pour l’apprivoiser. Un roman qui continue à travailler en vous après la dernière page, qui laisse des questions en suspens non par paresse narrative mais parce que la vie elle-même ne referme pas toujours ses histoires proprement.

Un Bûcher sous la neige est une lecture exigeante, qui demande de lâcher prise sur ses habitudes et ses attentes, d’accepter un rythme différent et une voix narrative déroutante. Pas un coup de cœur pour moi — l’entrée en matière trop laborieuse et mon attachement tardif aux personnages m’en empêchent. Mais une expérience de lecture singulière, portée par un ancrage historique soigné et par un personnage principal qui finit, avec patience et obstination, par gagner votre cœur. Une lecture qui mérite qu’on lui accorde sa chance — et surtout, sa patience.

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