La Fraternité du Panca, tome 01 : Frère Ewen – Pierre Bordage

Titre : La Fraternité du Panca, tome 01 : Frère Ewen
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2013
Editeur : L’Atalante
Format : Ebook
Genre : Science-Fiction
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 446

Note : 4 sur 5.

J’essaie de lire un maximum de romans de feu Pierre Bordage en hommage sincère et ému à son œuvre considérable et à son immense talent qui a tant enrichi la science-fiction française. Sa disparition récente est une perte terrible pour la littérature de l’imaginaire francophone, et continuer à découvrir et à célébrer ses livres est ma manière de lui rendre hommage et de faire vivre sa mémoire. Bordage était un géant, un visionnaire, un conteur exceptionnel qui a su créer des univers riches et des personnages inoubliables, et chaque nouveau roman de lui que je lis renforce ma conviction qu’il était véritablement l’un des plus grands auteurs français de science-fiction.

J’ai beaucoup aimé ce premier tome de La Fraternité du Panca qui confirme une fois de plus le talent de Bordage pour créer des univers de space opera sophistiqués et pour explorer des thématiques profondes à travers des récits d’aventure captivants. Après avoir été impressionnée par d’autres œuvres de lui, j’abordais cette nouvelle série avec des attentes élevées, et je suis ravie de constater que Bordage livre encore une fois quelque chose d’original et de captivant.

On suit principalement deux personnages aux destins très différents mais qui finiront par converger : Ewen, adulte établi vivant sur la planète Boréal avant de recevoir l’appel de la Fraternité. Et Oleo, adolescent de seulement treize ans qui, avec sa famille, a été banni de leur communauté suite à la relation extraconjugale de sa mère – scandale impardonnable qui entraîne l’exil brutal de toute la famille – et cherche désespérément à « rejoindre la lune de Hyem, d’où décollent les vaisseaux en partance pour les mondes les plus reculés ».

Cette double punition – l’exil pour une faute commise par sa mère et dont Ol n’est aucunement responsable – ajoute une dimension d’injustice qui rend son parcours d’autant plus poignant. Il est victime des rigidités morales de sa société d’origine qui punit collectivement les familles pour les écarts individuels.

Ces deux personnages vont devoir entreprendre le même voyage stellaire extraordinaire et presque inimaginable – un voyage interstellaire de quatre-vingts ans ! – mais pour des raisons radicalement différentes et avec des états d’esprit complètement opposés. Ewen abandonne sa vie confortable par sens du devoir envers la Fraternité et envers la Galaxie tout entière, Oleo qui s’enfuit pour pouvoir vivre une relation interdite loin des contraintes de sa communauté. Cette dualité des motivations crée une richesse thématique immédiate et promet des développements intéressants sur la nature du choix, du sacrifice, et de la liberté.

J’ai trouvé le début du roman un peu long et lent à véritablement se mettre en place, avec peut-être trop de temps consacré à l’établissement du contexte, à la présentation de l’univers et de ses règles, à l’introduction des personnages et de leurs situations initiales. Bordage prend son temps pour construire son monde, pour nous faire comprendre les enjeux, pour nous faire ressentir ce que les personnages abandonnent en entreprenant ce voyage. Cette approche patiente et méticuleuse a ses mérites – on comprend parfaitement les paramètres de l’univers, on saisit l’ampleur du sacrifice demandé – mais elle peut tester la patience du lecteur qui attend que l’action véritable commence et que le voyage stellaire soit enfin entrepris.

Pour autant, et c’est important de le souligner, ce n’est vraiment pas l’action qui manque dans ce roman une fois que le récit trouve son rythme. Bordage ne nous épargne ni les péripéties ni les dangers ni les rebondissements une fois que ses personnages sont lancés dans leur odyssée spatiale. Les défis techniques du voyage interstellaire, les rencontres avec d’autres voyageurs et d’autres espèces, les dangers imprévus, les conflits interpersonnels dans l’espace confiné du vaisseau, tout cela crée une tension narrative constante et maintient l’intérêt même si le début était un peu poussif.

J’ai trouvé que le personnage d’Ewen se morfond peut-être un peu trop sur son sort et rumine excessivement, adoptant une posture de victime passive alors qu’il est fondamentalement esclave des événements et de ses propres choix. C’est un aspect de sa caractérisation qui m’a légèrement frustrée parce qu’après tout, il a volontairement accepté cet appel de la Fraternité, il a consciemment choisi de répondre à cette convocation malgré ce que cela impliquait en termes de sacrifice personnel. Personne ne l’a forcé physiquement, il aurait pu refuser.

Donc ses lamentations constantes sur la perte de sa vie confortable, sur l’injustice de ce qui lui arrive, sur le fardeau qu’on lui impose, deviennent un peu lourdes et répétitives. On aimerait le voir accepter plus rapidement et plus courageusement les conséquences de son propre choix, embrasser sa mission avec détermination plutôt que de la subir avec ressentiment. Cette tendance à la plainte et à la passivité nuit un peu à sa sympathie comme protagoniste, même si on comprend psychologiquement que c’est difficile d’abandonner une vie entière pour une mission dont on ne comprend pas pleinement les enjeux.

Cependant, en contraste absolu avec Ewen, j’ai absolument adoré suivre Ol et Sayi dans leur parcours amoureux tragique et interdit ! Ol rencontre Sayi lors du voyage en train qui doit les mener, lui et sa famille exilée, vers leur nouvelle vie et vers un nouveau départ loin du scandale maternel. Mais un accident terrible et dévastateur du train bouleverse absolument tout : Sayi perd toute sa famille dans la catastrophe, se retrouvant brutalement orpheline et seule au monde, et Ol perd une de ses sœurs dans le même drame.

Dans un geste de compassion profonde et spontanée face à cette double tragédie, la famille d’Ol adopte Sayi orpheline, lui offrant un foyer et une nouvelle famille pour remplacer celle qu’elle vient de perdre si brutalement. Sayi devient officiellement la sœur d’Ol aux yeux de la loi et de la société. Et c’est précisément cette adoption généreuse, ce sauvetage émotionnel d’une jeune fille dévastée par le deuil, qui rend leur amour naissant absolument et irrémédiablement interdit – ils sont désormais frère et sœur aux yeux de la loi et des conventions sociales, même si aucun lien de sang biologique ne les unit réellement.

Ces deux jeunes gens qui décident courageusement de faire leur propre chemin ensemble, mais complètement sans le soutien ou l’approbation de leur famille qui ne peut accepter cet amour considéré comme incestueux et moralement répréhensible, afin de pouvoir vivre librement leur relation interdite par les conventions sociales mais pas par la nature ou la biologie, sont infiniment plus attachants et dynamiques qu’Ewen dans sa passivité plaintive.

Leur histoire a une dimension tragique supplémentaire absolument déchirante : non seulement ils ont tous deux perdu des êtres chers dans l’accident du train – Sayi toute sa famille, Ol une sœur –, mais le geste de bonté et de compassion qui a sauvé Sayi de la solitude orpheline terrible est précisément ce qui condamne leur amour aux yeux des autres. L’adoption qui était censée être une bénédiction devient une malédiction pour leurs sentiments. Cette ironie tragique ajoute une complexité morale fascinante à leur situation.

Ils ne subissent pas passivement leur destin comme Ewen, ils le créent activement en prenant des décisions audacieuses et courageuses et en en assumant pleinement les conséquences, choisissant délibérément l’exil volontaire dans les étoiles pour quatre-vingts ans plutôt que de renoncer à leurs sentiments ou de vivre dans le mensonge et la répression. Cette agentivité remarquable, ce courage face à l’adversité sociale et familiale, cette volonté de payer le prix de la liberté amoureuse, les rendent beaucoup plus sympathiques et intéressants à suivre que le plaintif Ewen.

Leur dilemme soulève également des questions morales et philosophiques intéressantes : l’adoption crée-t-elle véritablement une relation fraternelle qui rend l’amour romantique inapproprié, ou les liens construits socialement sont-ils différents des liens biologiques ? La famille est-elle définie par le sang ou par les choix et les émotions ? Bordage ne tranche pas ces questions de manière simpliste mais les laisse ouvertes à la réflexion du lecteur.

Dans le dernier tiers du livre, les trois personnages principaux – Ewen, Ol, et Sayi – se retrouvent enfin réunis en huis clos dans le vaisseau spatial qui les emmènera tous vers des destins transformés, et c’est vraiment la partie que j’ai le plus aimée et trouvée la plus réussie du roman. Cette convergence tant attendue des différentes lignes narratives crée une dynamique interpersonnelle fascinante et riche. Les tensions entre le sacrifice réticent et résigné d’Ewen et la rébellion amoureuse déterminée d’Ol et Sayi, leurs perspectives générationnelles radicalement différentes, leurs motivations contradictoires – devoir versus amour, résignation versus choix actif –, tout cela génère des conflits et des dialogues riches qui explorent les thèmes centraux du roman sur la liberté, le sacrifice, et la nature des obligations morales.

Le huis clos spatial est un dispositif narratif classique de la science-fiction mais qui fonctionne toujours magnifiquement quand il est bien exécuté, et Bordage le maîtrise parfaitement. L’impossibilité de fuir ou d’éviter les autres dans l’espace confiné du vaisseau pour un voyage de quatre-vingts ans force les personnages à confronter leurs différences, à négocier leurs besoins contradictoires, à créer une communauté fonctionnelle malgré leurs désaccords profonds. Les dynamiques de pouvoir qui s’établissent, les alliances qui se forment et se défont, les révélations progressives sur les véritables enjeux de la mission et sur la nature de la menace galactique, tout cela crée une richesse narrative qui culmine dans ce dernier tiers et qui donne vraiment envie de lire la suite pour découvrir comment ces relations vont évoluer sur la durée inimaginable de ce voyage.

Le concept du pentale mythique ajoute une dimension de merveilleux cosmique et de spiritualité qui élève le roman au-delà du simple récit d’aventure spatiale. Cette quête du pentale, cette aspiration à être transformé par la beauté cosmique absolue, donne une profondeur philosophique et presque religieuse au voyage qui résonne avec les grandes thématiques de la science-fiction contemplative et poétique.

J’ai vraiment bien envie de continuer cette série pour découvrir comment Bordage va développer ces personnages sur la durée vertigineuse de leur voyage, révéler les mystères de la Fraternité et de la chaîne quinte, explorer la nature de la menace galactique, et développer davantage ce fascinant univers qu’il a créé avec tant de soin. Ce premier tome, malgré son début un peu lent et malgré Ewen qui m’a parfois agacée avec sa passivité, pose des bases solides et promet une saga space opera riche, originale, et profondément humaine malgré son cadre cosmique. C’est exactement le type de science-fiction française ambitieuse et littéraire que Bordage maîtrisait si bien, mêlant aventure spatiale spectaculaire et réflexion philosophique profonde, action et contemplation, personnel et universel.

Frère Ewen est un bon premier tome qui lance une série de space opera prometteuse avec des concepts fascinants comme le pentale mythique, la chaîne quinte mystérieuse, et le voyage interstellaire de quatre-vingts ans qui transformera inévitablement tous ceux qui l’entreprennent. Bordage construit un univers riche et pose des questions profondes sur le sacrifice, l’amour, le devoir, et la nature des liens familiaux. Ol et Sayi sont des personnages attachants et dynamiques dont l’histoire tragique – unis par le deuil, séparés par l’adoption, réunis par l’amour interdit – est profondément touchante, même si Ewen reste un peu trop passif et plaintif pour être pleinement sympathique. Le dernier tiers en huis clos spatial est excellent et donne vraiment envie de lire la suite pour voir comment ces trois personnages aux motivations si différentes vont cohabiter et évoluer pendant les décennies de leur voyage.

Pour qui aime la science-fiction française ambitieuse et littéraire, pour qui apprécie le space opera contemplatif avec des dimensions philosophiques et spirituelles, La Fraternité du Panca est une série à découvrir absolument. Et pour qui, comme moi, veut rendre hommage au regretté Pierre Bordage et célébrer son œuvre considérable qui a tant enrichi la littérature de l’imaginaire francophone, lire et faire vivre ses romans est la plus belle manière de perpétuer sa mémoire et de s’assurer que son univers extraordinaire continue de captiver de nouveaux lecteurs. Repose en paix, Pierre Bordage, et merci du fond du cœur pour tous ces univers extraordinaires, ces personnages inoubliables, et ces réflexions profondes que tu nous as laissés en héritage.

La fiche du livre :

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Série terminée :
– tome 01 : Frère Ewen
– tome 02 : Sœur Ynolde
– tome 03 : Frère Kalkin
– tome 04 : Sœur Onden
– tome 05 : Frère Elthor

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