Arkane, tome 01 : La Désolation – Pierre Bordage

Titre : Arkane, tome 01 : La Désolation
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 15 février 2017
Editeur : Bragelonne
Format : Ebook
Genre : Fantasy
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 448

Note : 3 sur 5.

J’ai plutôt bien aimé ce premier tome qui marque ma découverte de l’univers de fantasy française de Pierre Bordage, un auteur dont j’avais beaucoup entendu parler mais que je n’avais jamais lu jusqu’à présent. C’est une introduction solide à une nouvelle série qui présente des aspects vraiment originaux et prometteurs, même si elle souffre de quelques défauts de rythme et de construction qui m’empêchent d’être totalement conquise.

Je trouve l’univers créé par Bordage assez original et visuellement frappant, surtout avec ce concept fascinant des sept maisons régnantes toutes-puissantes, chacune liée symboliquement et peut-être magiquement à un animal spécifique. Cette structure sociale et politique basée sur des totems animaux crée une mythologie riche et évocatrice qui distingue clairement cet univers des settings de fantasy plus conventionnels. On imagine facilement les blasons, les rituels, les caractéristiques culturelles propres à chaque maison en fonction de leur animal tutélaire. Le Drac pour la maison d’Oziel évoque immédiatement la puissance, le danger, peut-être la noblesse féroce. Cette organisation en sept maisons rappelle certains classiques de la fantasy tout en ayant sa propre identité grâce à cette dimension animale.

De plus, la ville d’Arkane elle-même – cette cité labyrinthique et verticale dont la structure même reflète et renforce les inégalités sociales – est un cadre absolument captivant. L’idée de cette ville stratifiée où les profondeurs abritent un terrible bagne crée une géographie à la fois physique et métaphorique puissante. Les Hauts versus les Fonds ne sont pas simplement des localisations différentes, ce sont des mondes opposés, des réalités sociales radicalement différentes. Cette verticalité de la ville permet à Bordage d’explorer visuellement et narrativement les thèmes de l’injustice sociale, de la corruption du pouvoir, et de la lutte des classes.

J’ai trouvé vraiment intéressantes et captivantes les luttes de pouvoir entre les différentes maisons qui se déroulent dans les Hauts de la ville. Bordage crée une atmosphère de Game of Thrones à la française avec ces machinations politiques impitoyables où chaque maison conspire contre les autres pour augmenter son pouvoir et sa position. Mais malheureusement, je trouve que ce n’est pas suffisamment détaillé et développé pour vraiment me satisfaire pleinement. Ces intrigues restent souvent en arrière-plan, suggérées plutôt que véritablement explorées en profondeur.

J’aurais aimé passer plus de temps dans les salles du pouvoir, assister directement à ces conseils, à ces négociations, à ces trahisons, plutôt que d’en entendre parler de manière indirecte. Les personnages politiques qui tirent les ficelles restent souvent des figures lointaines et peu développées plutôt que des antagonistes pleinement caractérisés. Pour un lecteur comme moi qui adore la fantasy politique à la Haut-Royaume de Pierre Pevel ou les intrigues complexes, c’est une occasion manquée. Bordage pose les bases d’un univers politique fascinant mais n’exploite pas pleinement ce potentiel dans ce premier tome.

J’aime aussi beaucoup l’aspect maladie avec la mécrose, ce fléau terrifiant qui semble être un mélange conceptuel de nécrose physique et de peste épidémique. Cette dimension de catastrophe sanitaire qui menace la ville entière ajoute une urgence et un danger supplémentaires au-delà des simples luttes de pouvoir politiques. La mécrose n’est pas simplement un élément de background, c’est une menace concrète qui affecte directement les personnages et qui crée une atmosphère d’apocalypse rampante. Cette combinaison de fantasy politique et de thriller épidémiologique est originale et crée une tension particulière. On sent que la ville entière est au bord de l’effondrement, menacée à la fois par ses propres divisions internes et par ce fléau extérieur qui ne discrimine pas entre les Hauts et les Fonds.

Cependant, j’ai malheureusement trouvé des passages assez longs et pesants où il ne se passe vraiment pas grand-chose de significatif ou d’intéressant. Le rythme narratif est inégal, avec des moments de tension et d’action intenses suivis de longues sections contemplatives ou descriptives qui ralentissent considérablement le momentum. Bordage prend son temps – parfois trop – pour établir son univers, pour décrire les différents niveaux de la ville, pour explorer les états d’âme de ses personnages. Cette lenteur délibérée peut fonctionner pour certains lecteurs qui apprécient une fantasy plus contemplative et atmosphérique, mais pour moi qui préfère généralement un rythme plus soutenu, ces passages deviennent parfois laborieux.

D’ailleurs, et c’est probablement ma plus grande inquiétude concernant cette série, le roman fait quand même 400 pages substantielles et pourtant, à la fin de ce premier tome, les personnages n’ont vraiment pas beaucoup avancé dans leurs quêtes respectives ! Oziel cherche à rejoindre son frère condamné dans les profondeurs de la ville et à lever une armée parmi les prisonniers du bagne, mais à la fin du tome, elle n’a accompli qu’une fraction de ce programme. Les objectifs établis au début restent largement non atteints, les mystères soulevés restent non résolus, et on a l’impression d’avoir lu une très longue introduction plutôt qu’un tome complet avec son propre arc narratif satisfaisant.

J’ai franchement un peu peur que tout soit résolu de manière trop rapide et précipitée dans le deuxième et dernier tome de ce diptyque. Si Bordage prend 400 pages pour établir la situation et les personnages sans vraiment avancer l’intrigue principale, comment va-t-il résoudre tous les fils narratifs, tous les mystères, toutes les quêtes en un seul tome supplémentaire sans que cela paraisse bâclé ou précipité ? Cette construction déséquilibrée – un premier tome très lent suivi probablement d’un deuxième tome très rapide – n’est jamais idéale et risque de nuire à la satisfaction globale de la série.

Les personnages sont effectivement en demi-teinte pour moi, avec des aspects intéressants mais aussi des faiblesses qui m’empêchent de vraiment m’y attacher pleinement. J’aime bien Oziel comme protagoniste principale, fille de la maison du Drac qui a survécu au massacre de son clan et qui s’est enfuie des Hauts. Son désir de vengeance et de réunion avec son frère est une motivation claire et compréhensible. Mais je trouve qu’elle s’apitoie vraiment beaucoup trop sur son sort, ressassant constamment sa douleur et ses pertes, au lieu de mettre réellement tout en œuvre de manière proactive pour retrouver son frère et accomplir sa mission. Cette tendance à l’introspection mélancolique et au apitoiement ralentit son développement comme personnage et la rend parfois frustrante à suivre.

On voudrait la voir agir davantage, prendre des initiatives audacieuses, surmonter ses traumatismes par l’action plutôt que par la rumination. Son arc de développement semble stagner dans ce premier tome, et on espère qu’elle gagnera en agentivité et en détermination dans le second volume.

Renn, l’apprenti-enchanteur de pierre mentionné dans le résumé, est aussi un personnage intéressant avec son pouvoir magique particulier et ses propres conflits intérieurs. Mais je trouve qu’il hésite vraiment beaucoup, de manière presque paralysante, à propos de son pouvoir et de son utilisation. Cette ambivalence constante face à sa propre magie crée certes une complexité psychologique, mais elle peut aussi devenir frustrante quand on voudrait le voir assumer pleinement ses capacités et les utiliser de manière décisive. Son indécision perpétuelle ralentit l’action et donne l’impression d’un personnage qui tourne en rond émotionnellement plutôt que d’évoluer véritablement.

Le seul personnage que j’ai vraiment bien aimé sans réserve, c’est Noy. J’espère que le deuxième tome lui donnera plus de place et d’importance narrative.

Cependant, je dois reconnaître et saluer le fait que l’auteur est vraiment dur avec ses personnages et qu’il ne leur épargne rien, leur faisant passer des sales quarts d’heure absolument éprouvants. Aucun n’est épargné par la souffrance, la perte, la trahison, le danger physique extrême. Bordage n’hésite pas à malmener ses protagonistes, à les blesser physiquement et émotionnellement, à les confronter à des choix impossibles et à des situations désespérées. Cette cruauté narrative crée une tension constante et rappelle que dans l’univers d’Arkane, personne n’est en sécurité, le statut de personnage principal ne garantit aucune protection contre les conséquences brutales des événements. Cette approche sans concession donne du poids et de la crédibilité aux dangers que les personnages affrontent.

Mais le point que j’ai définitivement préféré dans ce roman, l’aspect qui m’a le plus captivée et qui me donne vraiment envie de lire la suite, c’est quand même la magie et la manière dont Bordage la développe progressivement. Elle est vraiment subtile au début du roman, presque simplement suggérée ou évoquée de manière indirecte, créant une ambiguïté intrigante sur ce qui est véritablement magique et ce qui relève de la superstition ou du symbolisme. Mais elle se développe rapidement et de manière organique au fil du récit, révélant progressivement ses règles, ses possibilités, ses dangers.

Cette approche graduelle de la révélation du système magique est infiniment plus satisfaisante que les dumps d’exposition où un personnage explique didactiquement toutes les règles de la magie dès les premiers chapitres. Ici, on découvre la magie en même temps que les personnages qui l’expérimentent ou l’observent, créant un sense of wonder authentique. L’enchantement de pierre de Renn, les autres formes de magie qu’on entrevoit, tout cela promet un système magique original et bien pensé qui sera probablement plus pleinement exploité dans le deuxième tome.

Malgré toutes mes réserves – le rythme inégal, les passages longs, les personnages parfois frustrants, la progression narrative trop lente – je lirai certainement la suite pour connaître le dénouement de l’histoire et pour voir comment Bordage va résoudre tous les mystères et les intrigues qu’il a posés. L’univers est suffisamment original et intrigant, le système de magie est prometteur, et je suis suffisamment investie dans le sort d’Oziel et de ses compagnons pour vouloir savoir s’ils réussiront leurs quêtes respectives.

La Désolation est un premier tome prometteur mais imparfait qui établit un univers de fantasy urbaine original avec Arkane et ses sept maisons, mais qui souffre de problèmes de rythme et d’une progression narrative trop lente. Les personnages sont intéressants sans être totalement convaincants, la politique est fascinante mais sous-développée, et la construction en diptyque soulève des inquiétudes sur l’équilibre narratif entre les deux tomes. Néanmoins, le worldbuilding créatif, la magie intrigante, et la cruauté narrative de Bordage envers ses personnages créent suffisamment d’intérêt pour justifier la lecture du deuxième tome. Si vous aimez la fantasy française avec des univers urbains dystopiques et une atmosphère sombre, Arkane mérite d’être découvert malgré ses imperfections.

La fiche du livre :

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Série terminée :
– tome 01 : La Désolation
– tome 02 : La Résurrection

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