
Titre : Les Rougon-Macquart, tome 06 : Son Excellence Eugène
Auteur : Emile Zola
Date de parution : 2016
Editeur : Bibebook
Format : Ebook
Genre : Classique
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 483
Résumé :
Voici un roman centré autour d’un personnage, et ce personnage lui-même ne vit que par et pour la politique. Voici un roman où la politique ne fait pas une apparition occasionnelle, comme dans « L’Éducation sentimentale » ou même Lucien Leuwen, mais qui, d’emblée, se propose de montrer les coulisses gouvernementales, les aspects officiels de la vie politique, et aussi bien ses dessous, nous fait assister à une séance de l’Assemblée et à un conseil des ministres. Un roman qui présente l’ambition politique comme une idée fixe, comme une passion mobilisant toutes les forces d’un homme. Ce n’est pas si mince originalité, du moins à la fin du XIX e siècle. Rassurons-nous, en effet, tout cela se passe sous le Second Empire : aucune allusion à notre siècle finissant n’est à craindre. Et pourtant..
Avis :
Comme mentionné dans l’avis du premier tome, je lis la série dans l’ordre proposé par l’auteur lui-même, et donc pas dans l’ordre de parution. Ce choix de suivre la logique généalogique et thématique établie rétrospectivement par Zola plutôt que la chronologie d’écriture continue de s’avérer intéressant. Après La Fortune des Rougon qui posait les fondations de la saga en nous plongeant dans la province française et les origines troubles de la famille, Son Excellence Eugène Rougon nous propulse directement au cœur du pouvoir impérial à Paris. Le contraste est saisissant : on passe des manœuvres mesquines d’une petite ville de province aux jeux politiques de la capitale, de l’arrivisme de Pierre Rougon qui profitait du coup d’État pour s’élever socialement à l’échelle locale, aux machinations bien plus sophistiquées et dangereuses de son fils Eugène qui évolue dans les sphères les plus élevées du Second Empire.
J’ai vraiment aimé découvrir les coulisses de la politique du Second Empire avec la plume acérée d’Émile Zola. L’auteur nous offre ici un roman politique au sens plein du terme, une dissection minutieuse et impitoyable des mécanismes du pouvoir sous Napoléon III. Zola ne se contente pas de raconter une histoire, il dévoile les rouages cachés de l’administration impériale, les combines, les faveurs, les trahisons, tout ce qui se passe dans les antichambres du pouvoir loin des discours officiels et des apparences respectables. Sa documentation est, comme toujours, impressionnante, et on sent qu’il a observé de près le fonctionnement de ce régime qu’il n’apprécie guère. Son regard est celui d’un républicain convaincu qui décortique avec jubilation la corruption et l’hypocrisie d’un système politique qu’il méprise. Cette dimension documentaire et critique, qui m’avait parfois pesé dans La Fortune des Rougon à cause des longues explications généalogiques, fonctionne ici beaucoup mieux parce qu’elle est entièrement au service de l’intrigue politique qui est passionnante.
Le personnage principal, Eugène Rougon, est absolument fascinant dans sa complexité. Fils de Pierre Rougon dont on avait suivi l’ascension dans le premier tome, Eugène a réussi à s’élever bien au-delà des ambitions provinciales de son père. Il est devenu un homme de pouvoir à l’échelle nationale, un ministre influent, un proche de l’Empereur. Mais Zola nous montre que cette réussite est fragile, que le pouvoir est un équilibre précaire qui peut basculer à tout moment. Eugène tente d’accéder aux plus hautes sphères du pouvoir, poussé et manipulé par ses amis qui ont besoin de lui pour leurs propres intérêts. Ces soi-disant amis, cette bande de parasites et de profiteurs qui gravitent autour de lui, ne le soutiennent que parce qu’ils espèrent récupérer du pouvoir par ricochet, obtenir des faveurs, des postes, des passe-droits. Ils n’ont aucune loyauté véritable envers Eugène, aucun attachement sincère, seulement un calcul froid de leurs intérêts personnels. Et Zola nous montre avec un réalisme grinçant que ces parasites seront les premiers à lui tourner le dos dès que le vent tourne, dès qu’Eugène montre des signes de faiblesse ou perd la faveur impériale. Leur trahison collective précipite sa chute de manière spectaculaire et cruelle. Cette mécanique implacable de l’ingratitude et de l’opportunisme politique est décrite avec une précision chirurgicale par Zola, et elle est d’une justesse terrible.
C’est fou à quel point tout cela s’adapte parfaitement à la politique du XXIe siècle ! En lisant ce roman écrit dans les années 1870 sur des événements des années 1850-1860, on a constamment l’impression de lire une chronique de notre époque contemporaine. Les mêmes jeux de pouvoir, les mêmes trahisons, les mêmes calculs cyniques, les mêmes retournements de veste opportunistes. Les courtisans qui entourent Eugène Rougon ressemblent trait pour trait aux conseillers et aux proches qui gravitent autour des puissants d’aujourd’hui, toujours prêts à encenser leur bienfaiteur quand il est en position de force et à le lâcher sans un regard quand il chancelle. Les intrigues de couloir, les alliances temporaires basées sur l’intérêt mutuel, la manipulation de l’opinion publique, la gestion cynique de l’image, tout cela pourrait se dérouler aujourd’hui dans n’importe quelle capitale occidentale. Cette universalité des mécanismes du pouvoir, cette permanence de la nature humaine dans ses aspects les moins reluisants, est à la fois déprimante et fascinante. À croire que l’Homme n’évoluera jamais, qu’il est condamné à répéter indéfiniment les mêmes erreurs, les mêmes bassesses, les mêmes trahisons. Zola, en décrivant son époque avec tant de lucidité, nous tend un miroir dans lequel nous reconnaissons sans peine la nôtre. Cette intemporalité de la critique politique fait de Son Excellence Eugène Rougon un roman qui n’a pas pris une ride et qui reste d’une actualité brûlante plus d’un siècle après sa publication.
Rougon n’a pas voulu écouter Clorinde, une femme intelligente et avisée de son entourage, et cette erreur va lui coûter cher. Clorinde est probablement l’un des personnages féminins les plus intéressants et les plus puissants que Zola ait créés à ce stade de la saga. Contrairement aux femmes de La Fortune des Rougon qui, même lorsqu’elles étaient fortes comme Félicité Rougon, restaient cantonnées dans des rôles relativement traditionnels ou dans des sphères d’influence limitées, Clorinde joue véritablement dans la cour des grands. Elle comprend les mécanismes du pouvoir mieux qu’Eugène lui-même, elle voit les pièges qui se referment sur lui, elle perçoit les dangers qu’il refuse d’admettre par orgueil ou par aveuglement. Mais Eugène, persuadé de sa supériorité masculine et de sa maîtrise de la situation, ne l’écoute pas, minimise ses avertissements, ignore ses conseils. Clorinde va alors tout faire pour lui faire comprendre son erreur de la manière la plus vicieuse, la plus implacable qui soit. Elle ne se contente pas de bouder ou de se retirer, elle agit, elle manœuvre, elle utilise toutes les armes à sa disposition pour démontrer à Eugène qu’il a eu tort de la sous-estimer. On peut même dire qu’elle sera la pierre angulaire de sa chute et de sa disgrâce, l’élément déclencheur qui fait s’écrouler tout son édifice de pouvoir si laborieusement construit. Clorinde manipule les événements, tire les ficelles dans l’ombre, retourne les alliés d’Eugène contre lui, et assiste à sa déchéance avec une satisfaction froide et calculée.
On pourrait y voir des prémices de féminisme de la part de Zola, et c’est une question absolument fascinante. Zola crée ici un personnage féminin qui refuse d’être ignoré, qui exige d’être pris au sérieux, et qui, lorsqu’on lui dénie cette considération, utilise tous les moyens à sa disposition pour prouver sa valeur et punir ceux qui l’ont méprisée. Clorinde n’est pas une victime passive, elle est un agent actif du récit, une force avec laquelle il faut compter. Elle est intelligente, stratège, impitoyable, et elle parvient à renverser un homme puissant en utilisant sa compréhension supérieure des rouages du pouvoir. Dans un roman qui date des années 1870, où les femmes n’avaient ni droit de vote ni véritable autonomie juridique, créer un tel personnage est remarquable. Je m’interroge vraiment sur la place de ces idées dans les pensées de l’époque. Zola était-il conscient de créer un personnage proto-féministe ? Ou simplement un personnage féminin complexe et puissant sans nécessairement y voir une dimension politique en termes de genre ? Il faut se rappeler que Zola vivait dans une époque où les débats sur l’émancipation des femmes commençaient à émerger, même s’ils restaient marginaux. Son regard naturaliste, qui cherchait à observer et décrire la société dans toute sa complexité, l’amenait peut-être naturellement à reconnaître que certaines femmes, malgré les contraintes sociales qui leur étaient imposées, parvenaient à exercer un pouvoir considérable, même si ce pouvoir devait s’exercer de manière détournée, par l’intrigue et la manipulation plutôt que par l’autorité directe. Quoi qu’il en soit, Clorinde reste un personnage mémorable et troublant, et sa confrontation avec Eugène Rougon constitue l’un des axes les plus captivants du roman.
Le texte est assez lourd, comme c’est souvent le cas chez Zola, notamment quand il aborde des sujets denses et complexes comme la politique ou l’argent. Les longues descriptions des séances parlementaires, des discussions sur les budgets et les lois, des manœuvres administratives, peuvent parfois ralentir le rythme et demander une attention soutenue de la part du lecteur. Zola ne simplifie jamais, il ne vulgarise pas, il plonge le lecteur dans la complexité réelle du fonctionnement politique et administratif de son époque. Cette densité, qui m’avait déjà pesé dans La Fortune des Rougon lors des explications généalogiques, est ici encore plus marquée parce que la politique est par nature un domaine complexe, rempli de subtilités, de règles non écrites, de conventions tacites. Certains passages exigent une lecture attentive et peuvent rebuter ceux qui cherchent un roman d’action pure. Cependant, pour qui accepte de rentrer dans cette épaisseur, dans cette texture dense du récit zolien, la récompense est grande. On en ressort avec une compréhension profonde de la mécanique du pouvoir sous le Second Empire, et par extension, de la mécanique du pouvoir en général. Et contrairement au premier tome où ces lourdeurs servaient principalement à poser les bases généalogiques de la saga, ici elles sont entièrement au service du propos politique du roman et contribuent à créer cette atmosphère étouffante et oppressante des coulisses du pouvoir.
Son Excellence Eugène Rougon est un roman politique puissant et impitoyable qui confirme le talent de Zola pour la critique sociale et politique. Après les fondations posées dans La Fortune des Rougon, ce deuxième tome (dans l’ordre de lecture choisi) nous plonge dans un univers différent mais tout aussi fascinant, celui de la haute politique impériale. Le personnage d’Eugène Rougon, avec ses ambitions démesurées et ses failles humaines, est magnifiquement construit. La galerie de personnages secondaires, des courtisans parasites à la redoutable Clorinde, enrichit considérablement le récit. Et surtout, la manière dont Zola décortique les mécanismes du pouvoir, de la faveur, de la trahison, reste d’une actualité saisissante qui donne au roman une pertinence qui dépasse largement son contexte historique. Malgré une certaine lourdeur inhérente au traitement de sujets aussi complexes que la politique et l’administration, Son Excellence Eugène Rougon est une lecture passionnante pour qui s’intéresse aux rouages du pouvoir et à la nature humaine dans ce qu’elle a de moins glorieux. La saga des Rougon-Macquart continue de se déployer avec cohérence et puissance, et j’ai hâte de découvrir les prochains tomes dans cet ordre de lecture particulier proposé par Zola lui-même.
La fiche du livre :
Série terminée :
– tome 01 : La Fortune des Rougon
– tome 02 : La Curée
– tome 03 : Le Ventre de Paris
– tome 04 : La Conquête de Plassans
– tome 05 : La Faute de l’abbé Mouret
– tome 06 : Son Excellence Eugène Rougon
– tome 07 : L’Assommoir
– tome 08 : Une Page d’amour
– tome 09 : Nana
– tome 10 : Pot-Bouille
– tome 11 : Au Bonheur des Dames
– tome 12 : La Joie de vivre
– tome 13 : Germinal
– tome 14 : L’Œuvre
– tome 15 : La Terre
– tome 16 : Le Rêve
– tome 17 : La Bête humaine
– tome 18 : L’Argent
– tome 19 : La Débâcle
– tome 20 : Le Docteur Pascal
