Les Rougon-Macquart, tome 02 : La Curée – Emile Zola

Titre : Les Rougon-Macquart, tome 02 : La Curée
Auteur : Emile Zola
Date de parution : 2016
Editeur : Bibebook
Format : Ebook
Genre : Classique
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 384

J’ai bien aimé ce roman, qui constitue un contraste saisissant avec les deux volumes précédents que j’ai lus dans l’ordre proposé par Zola lui-même. Après La Fortune des Rougon qui nous plongeait dans la province française et les origines troubles de la famille lors du coup d’État de 1851, et Son Excellence Eugène Rougon qui nous faisait découvrir les coulisses du pouvoir politique impérial, La Curée nous transporte dans un univers radicalement différent : celui de la haute bourgeoisie parisienne avide de luxe et de plaisirs, du Paris en pleine transformation haussmannienne, de la spéculation immobilière effrénée et de la décadence morale qui caractérise le Second Empire à son apogée.

On y découvre un couple fascinant et répugnant à la fois : Aristide Saccard et Renée, qui ont un point commun fondamental qui les rassemble et qui définit toute leur existence : vouloir toujours plus d’argent uniquement pour pouvoir toujours dépenser plus. Ce n’est pas l’avarice traditionnelle qui les caractérise, cette accumulation de richesses par plaisir de posséder ou par sécurité, c’est au contraire une boulimie de consommation, un besoin pathologique de brûler l’argent aussi vite qu’il arrive, de le transformer immédiatement en objets de luxe, en vêtements somptueux, en fêtes extravagantes, en tout ce qui peut témoigner de leur réussite sociale aux yeux du monde. Ils sont pris dans une course folle où l’argent n’est qu’un moyen vers une fin encore plus insatiable : le paraître, la reconnaissance sociale, l’envie suscitée chez les autres. Et surtout, ils cherchent désespérément à récupérer des miettes de pouvoir et de prestige face à leurs connaissances, à se hisser dans cette hiérarchie impitoyable de la haute société parisienne où chacun juge l’autre à l’aune de son faste et de ses dépenses ostentatoires.

Cette dynamique de couple est particulièrement intéressante parce que Saccard et Renée ne s’aiment pas vraiment, au sens romantique ou même affectueux du terme. Ils sont plutôt deux associés dans une entreprise commune de conquête sociale, deux complices dans la dépense et l’ostentation. Renée apporte à Saccard une dot conséquente et surtout une respectabilité bourgeoise dont il a besoin pour ses affaires, tandis que Saccard offre à Renée l’argent nécessaire pour satisfaire son goût du luxe et du plaisir. C’est un mariage de convenance qui fonctionne tant que l’argent coule, mais qui révèle toute sa vacuité et sa fragilité dès que les difficultés financières surgissent. Zola décrit avec une précision clinique cette relation basée sur l’intérêt mutuel et la complicité dans la dépense plutôt que sur l’amour ou même l’estime réciproque.

C’est une vraie critique acerbe et impitoyable du « m’as-tu-vu », de cette obsession du paraître qui définit toute une classe sociale, et cette critique pourrait absolument et aisément se transposer à notre époque contemporaine sans perdre un iota de sa pertinence. Les réseaux sociaux d’aujourd’hui, avec leur étalage permanent de richesse, de luxe, de voyages exotiques, de possessions matérielles, ne sont-ils pas l’aboutissement logique de ce que Zola décrivait déjà au XIXe siècle ? Cette course à l’ostentation, ce besoin maladif de montrer qu’on réussit mieux que les autres, cette compétition permanente dans la consommation visible, tout cela résonne terriblement avec notre époque de l’image et de l’apparence. Zola avait déjà compris que dans une société capitaliste et matérialiste, l’être n’a plus d’importance, seul compte le paraître, et que les individus sont prêts à se ruiner, à s’endetter, à sacrifier leur intégrité morale pour maintenir une façfacade de réussite et de richesse aux yeux du monde. Cette intuition géniale fait de La Curée un roman qui n’a pas pris une ride et qui parle encore puissamment à nos contemporains.

Saccard et Renée vivent absolument au-dessus de leurs moyens uniquement pour le paraître et pour être bien vus dans la haute société parisienne, et Zola décrit avec une précision minutieuse et quasi-documentaire cette spirale infernale de l’endettement camouflé sous le luxe. Leur hôtel particulier somptueux, les réceptions fastueuses qu’ils donnent, les toilettes extravagantes de Renée qui change de robe plusieurs fois par jour, les équipages, les domestiques en livrée, les loges à l’opéra, tout cela coûte des sommes colossales que leurs revenus légitimes ne peuvent absolument pas couvrir. Ils vivent dans une fuite en avant permanente, empruntant à Pierre pour payer Paul, comptant sur les gains futurs de spéculations hasardeuses pour combler les déficits présents, construisant un château de cartes financier qui ne tient que par l’audace et par la confiance – souvent mal placée – qu’ils inspirent à leurs créanciers. Cette description impitoyable de la vie à crédit, de l’endettement structurel masqué par le faste apparent, est l’un des aspects les plus modernes et les plus glaçants du roman.

Saccard vient de la province, précisément de Plassans comme son frère Eugène Rougon dont nous avions suivi l’ascension politique dans le tome précédent, et il veut absolument faire son trou à tout prix dans le Paris bourgeois et dans cette société du Second Empire en pleine effervescence spéculative. Contrairement à son frère qui a choisi la voie du pouvoir politique, Aristide (qui a changé son nom de Rougon en Saccard pour se distinguer et pour échapper peut-être à la médiocrité de ses origines) a compris que sous l’Empire, c’est l’argent qui donne le véritable pouvoir, plus encore que les positions politiques. Il arrive à Paris avec une ambition dévorante, une absence totale de scrupules moraux, et une intelligence aiguë des opportunités que présente la transformation de Paris sous la direction du baron Haussmann. Il comprend immédiatement que les expropriations massives, les percements de nouvelles avenues, la destruction de quartiers entiers et leur reconstruction, tout cela représente une mine d’or pour qui sait jouer le jeu de la spéculation immobilière et qui a les bons contacts à l’Hôtel de Ville.

Pour réussir son ascension sociale et financière, Saccard va monter une escroquerie monumentale à l’Hôtel de Ville de Paris, profitant de sa position et de ses informations privilégiées sur les futurs tracés des travaux haussmanniens. Il achète à bas prix des terrains et des immeubles promis à l’expropriation, sachant pertinemment que la Ville les rachètera à un prix gonflé. Il crée des sociétés écrans, manipule les cadastres, falsifie des documents, corrompt des fonctionnaires, tout cela avec un cynisme et une audace remarquables. Zola décrit avec une précision technique impressionnante les mécanismes de cette fraude complexe, montrant comment un individu sans scrupules peut détourner à son profit les grands projets urbains qui sont censés servir l’intérêt général. Cette critique de la spéculation immobilière et de la corruption qui accompagne les grands travaux d’urbanisme est d’une actualité brûlante et résonne fortement avec les scandales immobiliers et les affaires de corruption qui continuent de secouer nos sociétés contemporaines.

Et bien sûr, cette escroquerie va finir par se retourner contre Saccard, car c’est là une constante de l’univers zolien : l’hubris, l’excès d’ambition et l’absence de limites morales finissent toujours par mener à la chute. Mais ce qui est intéressant, c’est que cette chute n’est jamais complètement définitive chez Saccard. Il a cette capacité remarquable à rebondir, à se relever de ses désastres financiers, à recommencer encore et toujours avec la même énergie et le même appétit. On sent déjà, à la fin de La Curée, que même ruiné et compromis, Saccard trouvera un moyen de repartir à l’assaut de la fortune. Cette résilience du spéculateur, cette incapacité à apprendre de ses erreurs et à modérer ses ambitions, fait de lui un personnage à la fois fascinant et terrifiant.

Dans le même temps, en parallèle de cette intrigue financière et criminelle, on suit la romance absolument scandaleuse et transgressive entre Renée, la deuxième femme de Saccard, et Maxime, le fils que Saccard a eu d’un premier mariage. Cette relation incestueuse (même si techniquement Renée n’est que la belle-mère de Maxime et qu’il n’y a donc pas de lien de sang) constitue le cœur émotionnel et dramatique du roman, et elle symbolise parfaitement la décadence morale de cette société du Second Empire telle que Zola la perçoit. Renée, qui s’ennuie dans son mariage de convenance avec Saccard, qui étouffe dans son rôle de femme du monde obligée de jouer perpétuellement la comédie sociale, trouve dans Maxime – qui est à peine plus jeune qu’elle – un exutoire à son désir de sensations fortes et de transgression. Maxime, de son côté, est le type même du jeune homme blasé et corrompu par l’argent facile et par l’absence de valeurs morales. Leur liaison, qui débute dans la serre tropicale surchauffée de l’hôtel particulier des Saccard (un symbole transparent de la luxure et de la serre chaude morale dans laquelle ces personnages évoluent), est à la fois passionnée et morbide, condamnée dès le départ par sa nature même.

Zola décrit cette relation avec une sensualité et une crudité remarquables pour l’époque, n’hésitant pas à suggérer explicitement la nature physique de leur passion tout en maintenant cette distance clinique et quasi-scientifique qui caractérise son approche naturaliste. La relation entre Renée et Maxime devient le symbole ultime de la corruption morale engendrée par l’argent facile, par le luxe excessif, par l’ennui des classes privilégiées qui, ayant tout, cherchent des plaisirs toujours plus transgressifs pour se sentir vivantes. Cette histoire tragique se termine, comme on pouvait s’y attendre dans l’univers impitoyable de Zola, de manière dévastatrice pour Renée, tandis que Maxime, lâche et égoïste, s’en tire relativement indemne en fuyant ses responsabilités.

J’aime énormément la satire féroce et impitoyable de la haute société parisienne que Zola dépeint tout au long du roman, avec un regard à la fois fasciné et dégoûté. Zola nous fait entrer dans les salons dorés, dans les bals somptueux, dans les représentations à l’opéra, dans toutes ces manifestations du luxe et de l’élégance du Second Empire, mais il le fait avec l’œil acéré du moraliste et du critique social qui voit derrière le faste apparent la vacuité spirituelle, la corruption morale, l’hypocrisie généralisée. Les personnages de la haute société qui gravitent autour de Saccard et Renée sont tous, à des degrés divers, des parasites, des profiteurs, des êtres sans substance morale qui ne vivent que pour les plaisirs immédiats et l’accumulation de richesses. Personne n’est épargné dans ce tableau au vitriol : ni les nouveaux riches comme Saccard qui ont fait fortune dans la spéculation, ni l’ancienne aristocratie qui s’est ralliée à l’Empire par opportunisme, ni les fonctionnaires corrompus, ni les femmes du monde qui échangent leurs faveurs contre des bijoux et des protections.

Cette satire s’inscrit dans la tradition des grands moralistes français, de La Bruyère à Balzac, mais Zola y ajoute sa touche personnelle de naturalisme scientifique, analysant cette société comme un médecin analyserait un organisme malade, identifiant les symptômes de la décadence et de la dégénérescence morale. Le Paris du Second Empire tel que le dépeint Zola dans La Curée est devenu, selon la formule provocante d’Eugène Rougon (le frère de Saccard dont nous avions suivi les machinations politiques dans le tome précédent), « le mauvais lieu de l’Europe », une ville vouée aux plaisirs et à la débauche, où l’argent est roi et où toutes les valeurs morales traditionnelles se sont effondrées au profit d’un hédonisme frénétique et autodestructeur.

Le style de Zola dans La Curée est particulièrement somptueux et évocateur, bien plus travaillé et lyrique que dans La Fortune des Rougon qui m’avait parfois semblé un peu lourd. Ici, les descriptions des fêtes, des toilettes, des décors intérieurs sont d’une richesse visuelle extraordinaire. Zola nous fait voir et sentir ce Paris de la fête impériale, avec ses lumières, ses parfums entêtants, ses étoffes précieuses, ses nourritures raffinées. Mais sous cette beauté superficielle, on sent constamment la pourriture, la corruption, l’artifice. Les descriptions les plus réussies sont souvent celles qui mêlent le beau et le morbide, le luxueux et le pourri, créant une atmosphère de décadence dorée qui est à la fois séduisante et répulsive.

La Curée est également remarquable dans la manière dont il s’insère dans le cycle plus large des Rougon-Macquart. Après avoir vu les origines provinciales de la famille dans le premier tome et l’ascension politique d’Eugène dans le deuxième, on découvre ici la branche spéculative et financière de la famille avec Aristide Saccard, qui deviendra d’ailleurs le protagoniste d’un autre roman du cycle, L’Argent. Les liens entre les différents tomes se tissent progressivement, créant cette fresque familiale et sociale monumentale que Zola avait en tête dès le début. On comprend mieux, après avoir lu ces trois premiers tomes, comment Zola construit méthodiquement son projet : montrer comment une famille, avec ses tares héréditaires transmises par tante Dide, se ramifie et colonise tous les aspects de la société du Second Empire, de la province à Paris, de la politique aux affaires, de la haute société aux bas-fonds.

La Curée est un roman puissant et dérangeant qui confirme tout le génie de Zola comme observateur social et comme écrivain. Contrairement à La Fortune des Rougon qui souffrait d’un côté trop introductif et explicatif, ou à Son Excellence Eugène Rougon qui m’avait parfois semblé un peu sec dans son traitement de la politique, La Curée trouve un équilibre parfait entre la critique sociale acérée, le drame humain intense, et l’écriture somptueuse. C’est probablement, des trois tomes que j’ai lus jusqu’à présent dans l’ordre proposé par Zola, celui qui m’a le plus captivée et impressionnée. La figure de Saccard, ce spéculateur sans scrupules dont on suivra encore les aventures dans d’autres tomes, est absolument fascinante dans son amoralité et son énergie dévorante. Renée, avec son désespoir existentiel masqué par le luxe et son besoin de transgression, est un personnage féminin d’une complexité psychologique remarquable. Et le portrait de cette société du Second Empire à son apogée, juste avant la chute de 1870, est d’une justesse et d’une modernité qui font de ce roman bien plus qu’un simple document historique. C’est une œuvre qui parle encore puissamment à notre époque de spéculation financière, d’inégalités croissantes, et d’obsession pour le paraître et la consommation ostentatoire. Je suis maintenant complètement investie dans ce cycle des Rougon-Macquart et impatiente de découvrir les prochains tomes pour voir comment Zola va continuer à déployer sa vision de la société française du Second Empire.

La fiche du livre :

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Série terminée :
tome 01 : La Fortune des Rougon
– tome 02 : La Curée
– tome 03 : Le Ventre de Paris
– tome 04 : La Conquête de Plassans
– tome 05 : La Faute de l’abbé Mouret
tome 06 : Son Excellence Eugène Rougon
– tome 07 : L’Assommoir
– tome 08 : Une Page d’amour
– tome 09 : Nana
– tome 10 : Pot-Bouille
– tome 11 : Au Bonheur des Dames
– tome 12 : La Joie de vivre
– tome 13 : Germinal
– tome 14 : L’Œuvre
– tome 15 : La Terre
– tome 16 : Le Rêve
– tome 17 : La Bête humaine
– tome 18 : L’Argent
– tome 19 : La Débâcle
– tome 20 : Le Docteur Pascal

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