
Titre : Récits du vieux royaume, tome 02 : Gagner la guerre
Auteur : Jean-Philippe Jaworski
Date de parution : 1 octobre 2012
Editeur : Les Moutons Electriques
Format : Ebook
Genre : Fantasy
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 688
Résumé :
Au bout de dix heures de combat, quand j’ai vu la flotte du Chah flamber d’un bout à l’autre de l’horizon, je me suis dit : « Benvenuto, mon fagot, t’as encore tiré tes os d’un rude merdier. » Sous le commandement de mon patron, le podestat Leonide Ducatore, les galères de la République de Ciudalia venaient d’écraser les escadres du Sublime Souverain de Ressine. La victoire était arrachée, et je croyais que le gros de la tourmente était passé. Je me gourais sévère. Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon…
Avis :
Après une expérience mitigée avec Janua Vera, j’ai décidé de donner une seconde chance à Jaworski en me lançant dans son roman. Le recueil de nouvelles ne m’avait pas convaincue — le format court m’avait frustrée, m’empêchant de tisser ce lien avec les personnages et l’univers que je recherche tant dans mes lectures. Les histoires fragmentaires, même bien écrites, me laissent toujours avec cette sensation d’inachevé qui m’agace profondément. Mais plusieurs voix m’avaient assurée que Gagner la guerre était une autre affaire, que Jaworski dans le format long était une expérience radicalement différente. Force est de constater qu’elles n’avaient pas tort : le format long lui sied infiniment mieux — du moins à ma façon de lire.
Benvenuto Gesufal est un personnage fascinant dans sa laideur morale. Âme damnée d’un politicien retors, espion sans scrupules, assassin professionnel qui navigue dans les eaux troubles de Ciudalia avec un cynisme désarmant, une langue acérée et une éthique personnelle qui flirte en permanence avec l’abject. Jaworski a réussi quelque chose de rare : rendre un personnage absolument immoral suffisamment vivant pour qu’on le suive page après page, sans jamais vraiment s’y attacher. Parce que non, je ne me suis pas attachée à Benvenuto. Il est immoral de manière assumée et même revendiquée, dénué de presque toute qualité rédemptrice qui permettrait au lecteur de s’identifier ou de sympathiser avec lui. C’est un tueur, un manipulateur, un menteur, un traître qui ne recule devant aucune bassesse pour servir ses intérêts ou ceux de son maître. Il n’en a d’ailleurs probablement pas besoin — ce genre de personnage existe au-delà de l’attachement du lecteur, il s’impose par sa seule présence. On peut admirer l’habileté de Jaworski à créer un tel personnage sans concessions, tout en restant émotionnellement distant de lui. C’est un anti-héros fascinant à observer de l’extérieur, comme on observerait un prédateur dangereux dans son habitat naturel.
Il en voit des vertes et des pas mûres, et c’est précisément ce qui rend sa trajectoire captivante : pas lui en tant qu’individu, mais ce qu’il révèle du monde qui l’entoure, des rouages corrompus d’une cité qui se dévore elle-même après la victoire. Car c’est là le cœur thématique du roman : cette transition vertigineuse de la guerre contre un ennemi extérieur clairement identifié vers la guerre intestine entre vainqueurs qui se déchirent pour le pouvoir et les richesses. Trahisons, complots, assassinats, retournements d’alliances, manipulations en cascade — rien n’est épargné à Benvenuto dans cette escalade de violence politique et personnelle qui suit le triomphe militaire contre Ressine. La mécanique est brillamment rendue et constitue indéniablement le point fort du roman.
Pour une fois dans ma vie de lectrice, ce ne sont pourtant pas les personnages qui m’ont portée au fil des pages. Je suis généralement une lectrice très centrée sur les personnages — c’est mon attachement à eux qui détermine en grande partie mon plaisir de lecture, ma capacité à m’investir émotionnellement dans une histoire. Ici, les figures secondaires ne m’ont pas particulièrement marquée. Que ce soit le maître de Benvenuto, les divers nobles corrompus et ambitieux, les comparses criminels ou les rares figures plus nuancées — aucune ne s’est vraiment démarquée, aucune ne restera gravée dans ma mémoire. C’est une galerie de silhouettes habiles, admirablement exécutées, bien campées dans leur époque et leur fonction, mais qui ne m’ont pas touchée au-delà de leur utilité narrative. Ils restent tous des constructions littéraires que j’observe avec intérêt sans jamais les ressentir vraiment. Cette indifférence relative aux personnages dans un roman aussi centré sur les relations humaines et les luttes de pouvoir est problématique pour mon plaisir de lecture personnel, même si je reconnais objectivement la qualité de leur construction.
Ce qui m’a portée tout au long de cette lecture, c’est donc uniquement et exclusivement la plume. Une plume dense, riche, taillée pour les intrigues de couloir et les trahisons en dentelle. Jaworski écrit avec une précision chirurgicale les mécanismes du pouvoir, la façon dont une victoire peut se transformer en piège dès lors qu’il faut la partager entre des vainqueurs aussi ambitieux qu’orgueilleux. On sent un auteur qui maîtrise son monde jusque dans ses moindres recoins, qui a construit Ciudalia avec la rigueur d’un historien et la liberté d’un romancier. C’est de la grande littérature, techniquement parlant — même si émotionnellement elle me laisse froide. Les descriptions sont riches, évocatrices, créant une Ciudalia vivante et palpable avec ses quartiers distincts, son architecture renaissance, ses habitants variés. Mais elles sont parfois un peu trop abondantes à mon goût — certains passages s’attardent longuement sur des détails architecturaux ou vestimentaires qui, aussi bien écrits soient-ils, ralentissent le rythme narratif et testent ma patience. J’ai eu par moments l’impression de patauger dans les détails alors que j’aurais voulu avancer. Je comprends que ces descriptions sont essentielles pour créer l’immersion dans cet univers méticuleusement construit, mais j’aurais personnellement préféré un peu plus de concision et de dynamisme.
J’ai en revanche beaucoup apprécié le traitement de la fantasy elle-même, distillée par petites touches avec une retenue remarquable. La magie est suggérée, à peine montrée, presque chuchotée entre les lignes, et pourtant elle joue un rôle absolument central dans le dénouement de l’intrigue. On ne sait jamais exactement quelles sont ses limites, qui la maîtrise vraiment, comment elle fonctionne précisément. Cette ambiguïté délibérée est rafraîchissante dans un genre où souvent tout est expliqué exhaustivement. Cette discrétion est habile et, je dois l’admettre, plutôt élégante : elle donne à l’ensemble une saveur plus proche du roman politique ou du thriller historique que de la fantasy débridée, ce qui lui confère une singularité certaine dans le paysage du genre. Ce n’est pas la fantasy que je lis habituellement, et c’est précisément ce qui rend cette lecture intéressante, même si elle ne correspond pas toujours à ce que je recherche instinctivement.
Mais voilà, il y a ce que je redoutais : une fin ouverte. Je déteste les fins ouvertes. Ce type de conclusion qui laisse le lecteur avec des questions en suspens me frustre profondément, comme si on m’arrachait le dernier chapitre des mains sans prévenir. Je n’aime pas cette tendance de certains auteurs à considérer que l’ambiguïté et l’incomplétude sont artistiquement supérieures à la résolution et à la clôture. Pour moi, une bonne fin doit donner des réponses, doit boucler les arcs narratifs, doit satisfaire la curiosité du lecteur qui a investi des heures dans l’histoire. Après avoir suivi Benvenuto pendant des centaines de pages à travers ses manigances et ses dangers, ne pas avoir de véritable résolution est profondément insatisfaisant. Cette fin a terni ma lecture sur le dernier kilomètre — ce qui est d’autant plus dommage que le roman m’avait plutôt bien tenue jusque-là. Elle a transformé ce qui aurait pu être une satisfaction mitigée en une déception franche sur la conclusion.
Au final, je suis contente d’avoir découvert ce pilier de la fantasy française dans un format qui lui convient davantage. Jaworski est indéniablement un auteur talentueux, et Gagner la guerre est un roman solide, construit avec soin, porté par une plume qui mérite amplement sa réputation. Mais il ne restera pas un souvenir impérissable. Ce sera plutôt le souvenir d’une lecture que je suis contente d’avoir faite pour ma culture du genre, une belle plume reconnue à sa juste valeur, un univers cohérent et méticuleusement construit, un personnage principal inoubliable dans son amoralité — et pourtant, quelque chose qui ne prend pas complètement, qui ne s’installe pas dans ce coin du cœur réservé aux lectures qui marquent vraiment. Peut-être que Jaworski et moi, c’est une affaire de respect mutuel plutôt que de coup de cœur. Et après tout, c’est déjà quelque chose.
La fiche du livre :
Série terminée :
– tome 01 : Janua Vera
– tome 02 : Gagner la guerre
– tome 03 : Le Sentiment du fer
