Les Rougon-Macquart, tome 16 : Le Rêve – Emile Zola

Titre : Les Rougon-Macquart, tome 16 : Le Rêve
Auteur : Emile Zola
Date de parution : 2015
Editeur : Bibebook
Format : Ebook
Genre : Classique
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 198

Note : 4 sur 5.

Je continue fidèlement à lire un roman de Zola par mois en suivant scrupuleusement l’ordre recommandé par l’auteur lui-même lorsqu’il a terminé sa série monumentale des Rougon-Macquart, et cette approche méthodique me permet vraiment d’apprécier la construction progressive de cette fresque familiale et sociale. Après des tomes parfois difficiles comme L’Argent qui m’avait posé tant de problèmes avec ses aspects techniques financiers, ou éprouvants comme certains passages de La Curée, Le Rêve arrive comme une véritable bouffée d’air frais et représente un changement de ton radical et bienvenu.

J’ai lu Le Rêve d’une seule traite en un après-midi, ce qui témoigne de sa fluidité et de son accessibilité remarquables par rapport à d’autres volumes du cycle qui m’avaient demandé beaucoup plus d’efforts et de temps. Cette lecture rapide et immersive n’est pas due à la brièveté particulière du roman, mais plutôt à sa capacité à captiver et à entraîner le lecteur dans son univers de manière douce et irrésistible. Contrairement aux tomes précédents où le style lourd de Zola, particulièrement dans les passages techniques ou politiques, ralentissait considérablement ma lecture, ici la prose coule avec une légèreté presque poétique qui facilite grandement l’immersion.

J’ai plutôt bien aimé ce roman qui se distingue radicalement des autres volumes du cycle par son ton, son atmosphère, et ses thématiques. Alors que la plupart des Rougon-Macquart dépeignent la corruption, la violence, la décadence morale de la société du Second Empire avec un réalisme cru et souvent sombre, Le Rêve se démarque par sa douceur, sa luminosité, presque sa naïveté délibérée. C’est un roman qui parle d’amour pur et idéalisé, de religion vécue avec ferveur et sincérité plutôt qu’avec l’hypocrisie que Zola dénonçait habituellement, et de la maladie mystérieuse et progressive d’Angélique qui plane sur toute l’histoire comme une ombre inquiétante mais presque irréelle.

J’ai été particulièrement intriguée et fascinée par les problèmes de santé ambigus d’Angélique, qui ajoutent une dimension de mystère médical et psychologique au récit. Elle commence par entendre des voix qu’elle associe immédiatement et naturellement à la religion, à des manifestations divines ou surnaturelles plutôt qu’à des symptômes pathologiques. Cette confusion entre l’expérience religieuse extatique et la maladie mentale ou neurologique est absolument fascinante et reflète les débats médicaux et philosophiques de l’époque de Zola sur la nature de la foi, de la mysticité, et de la pathologie. Au XIXe siècle, la frontière entre sainteté et folie, entre visions religieuses authentiques et hallucinations pathologiques, était constamment débattue et redéfinie par la science médicale naissante.

Zola, avec son approche naturaliste habituelle, ne tranche pas clairement cette question, laissant une ambiguïté délibérée qui enrichit considérablement le personnage d’Angélique. Est-elle véritablement visitée par le divin, comme elle le croit sincèrement ? Ou souffre-t-elle d’une condition médicale qui se manifeste par ces expériences sensorielles étranges ? Cette ambiguïté n’est jamais résolue de manière définitive, et c’est précisément cette incertitude qui rend le personnage si intéressant et si complexe psychologiquement.

De plus, je trouve absolument juste et perspicace ton observation selon laquelle on voit clairement la tare héréditaire de Sidonie, la mère naturelle d’Angélique, se manifester chez sa fille. C’est un thème central de tout le cycle des Rougon-Macquart : l’hérédité, la transmission des caractéristiques physiques et mentales, la fatalité biologique qui pèse sur les descendants d’une lignée marquée par la dégénérescence. Zola était profondément influencé par les théories scientifiques de son époque sur l’hérédité et la dégénérescence des lignées familiales, et il structure toute sa série autour de cette idée que les tares de tante Dide, la matriarche folle, se transmettent à travers les générations sous différentes formes.

Angélique, malgré son éducation pieuse et protégée chez les Hubert, porte en elle l’héritage trouble de sa mère Sidonie, membre corrompu de la famille Rougon-Macquart. Sa fragilité physique, ses visions, peut-être même son idéalisme excessif et sa tendance à l’exaltation, peuvent être lus comme des manifestations de cette hérédité pathologique. Zola ne condamne pas Angélique pour cet héritage qu’elle n’a pas choisi, mais il montre avec sa rigueur naturaliste habituelle que l’on ne peut pas complètement échapper à son hérédité biologique, même avec la meilleure éducation et le plus aimant des environnements.

Les thèmes du roman – l’amour idéalisé, la religion comme refuge et structure de vie, la maladie comme destin inéluctable, l’hérédité comme fatalité, le conflit entre les rêves et la réalité, entre l’idéal et le matériel – sont vraiment très bien mis en valeur et développés par l’auteur avec une subtilité et une sensibilité qu’on ne voit pas toujours dans ses autres romans plus brutaux et plus crus. Zola montre ici qu’il est capable non seulement de dépeindre la noirceur et la corruption, mais aussi la beauté, l’innocence, la pureté des sentiments, même s’il ne peut s’empêcher de les teinter d’une mélancolie et d’une conscience de leur fragilité et de leur impossibilité dans le monde réel.

Le cadre lui-même – la cathédrale de Beaumont enneigée, la maison des brodeurs Hubert située dans l’ombre de cette cathédrale, l’atmosphère médiévale et presque hors du temps qui entoure toute l’histoire – contribue énormément à créer cette ambiance de conte de fées ou de légende pieuse. Le jour de Noël 1860, l’enfant trouvée et martyrisée Angélique, est recueillie par le couple Hubert. Cette scène initiale a déjà quelque chose de symbolique, presque de miraculeux, qui donne le ton pour tout le reste du roman. Angélique n’est pas simplement une orpheline ordinaire, elle est décrite dès le départ avec des caractéristiques presque surnaturelles – ces yeux couleur de violette qui suggèrent quelque chose d’inhabituel, d’éthéré, de pas tout à fait de ce monde.

J’ai énormément aimé la romance impossible et déchirante entre Angélique et Félicien, qui constitue le cœur émotionnel du roman. C’est une idylle qui se noue progressivement et naturellement, avec une innocence et une pureté touchantes. Angélique, élevée dans la piété et le travail de broderie, nourrie intellectuellement et spirituellement par sa lecture passionnée de La Légende dorée de Jacques de Voragine, a une vision complètement idéalisée et romanesque de l’amour. Elle s’attend à un amour de légende, à un prince charmant qui viendrait la chercher comme dans les vies de saints qu’elle dévore. Et quand Félicien apparaît, il semble incarner exactement cet idéal impossible.

Mais bien sûr, comme dans toutes les grandes romances tragiques, des obstacles sociaux et familiaux insurmontables se dressent entre eux. Les différences de classe, l’opposition du père de Félicien, les conventions sociales rigides du Second Empire, tout conspire à rendre leur union impossible. Zola développe cette romance avec une délicatesse et une retenue qui contrastent magnifiquement avec les descriptions souvent très crues des relations dans ses autres romans. Ici, l’amour reste chaste, idéalisé, presque désincarné, ce qui correspond parfaitement à l’univers protégé et quasi médiéval dans lequel évolue Angélique.

Et la fin ! La fin m’a absolument fait penser au courant littéraire romantique anglais du XVIIIe et surtout du XIXe siècle, tel qu’on le trouve chez Thomas Hardy ou chez les sœurs Brontë. Le Rêve partage beaucoup avec ces romans romantiques anglais : l’héroïne pure et idéaliste, l’amour impossible contrarié par les conventions sociales, la nature qui reflète les états d’âme des personnages, la tension entre rêve et réalité, et surtout cette fin qui mêle accomplissement et tragédie d’une manière qui est typique du romantisme. Sans spoiler pour ceux qui n’ont pas lu, la fin de Le Rêve a effectivement cette qualité à la fois triomphante et déchirante qu’on trouve chez Hardy dans Tess d’Urberville ou chez Emily Brontë dans Les Hauts de Hurlevent.

Zola, qui était pourtant le chef de file du naturalisme français et qui se définissait en opposition au romantisme qu’il considérait comme trop idéaliste et éloigné de la réalité scientifique, livre ici paradoxalement son roman le plus romantique, presque comme s’il voulait prouver qu’il pouvait maîtriser ce registre tout en y insufflant sa vision naturaliste de l’hérédité et du déterminisme biologique. Le résultat est un hybride fascinant entre romantisme et naturalisme, entre idéalisme et fatalisme, qui donne au roman une saveur unique dans le cycle des Rougon-Macquart.

C’est, pour le moment, le roman que j’ai définitivement préféré de toute la série dans mon parcours de lecture ordonné. Après avoir lu La Fortune des Rougon que j’avais trouvé un peu lourd malgré son importance fondatrice, Son Excellence Eugène Rougon qui m’avait intéressée mais dont les passages politiques alourdissaient le récit, La Curée que j’avais beaucoup aimé pour sa critique sociale féroce mais qui restait très sombre, et L’Argent qui m’avait posé tant de problèmes techniques, Le Rêve se distingue comme mon préféré par sa beauté, sa délicatesse, son ton unique, et sa capacité à émouvoir sans les lourdeurs qui caractérisent souvent Zola.

Ce roman prouve que Zola n’était pas seulement le chroniqueur impitoyable de la corruption et de la décadence du Second Empire, mais aussi un écrivain capable de beauté, de poésie, de tendresse. Il montre une facette différente de son génie littéraire, peut-être moins connue mais tout aussi impressionnante. Le Rêve est comme une parenthèse lumineuse et douce dans le cycle souvent brutal des Rougon-Macquart, un moment de respiration, un rêve éveillé au milieu des cauchemars sociaux que Zola dépeint habituellement.

Le Rêve est un magnifique roman atypique dans le cycle des Rougon-Macquart, qui se distingue par sa douceur, sa beauté quasi poétique, et son atmosphère de conte médiéval. Zola y explore avec délicatesse les thèmes de l’amour pur, de la foi religieuse sincère, de la maladie et de l’hérédité, tout en créant une héroïne touchante et mémorable en la personne d’Angélique. La romance avec Félicien est magnifiquement développée, et la fin évoque les plus beaux moments du romantisme anglais. Pour qui entreprend la lecture du cycle des Rougon-Macquart et craint sa noirceur et sa dureté, Le Rêve offre une parenthèse lumineuse bienvenue qui prouve la versatilité et la sensibilité de Zola en tant qu’écrivain. C’est mon roman préféré de la série jusqu’à présent, et je le recommande même à ceux qui ne sont pas particulièrement attirés par le naturalisme zolien habituel. C’est une perle de délicatesse et de beauté dans une œuvre souvent brutale, et je suis ravie d’avoir continué mon parcours pour découvrir ce joyau inattendu !

La fiche du livre :

Logo Livraddict

Série terminée :
tome 01 : La Fortune des Rougon
tome 02 : La Curée
– tome 03 : Le Ventre de Paris
– tome 04 : La Conquête de Plassans
– tome 05 : La Faute de l’abbé Mouret
tome 06 : Son Excellence Eugène Rougon
– tome 07 : L’Assommoir
– tome 08 : Une Page d’amour
– tome 09 : Nana
– tome 10 : Pot-Bouille
– tome 11 : Au Bonheur des Dames
– tome 12 : La Joie de vivre
– tome 13 : Germinal
– tome 14 : L’Œuvre
– tome 15 : La Terre
– tome 16 : Le Rêve
– tome 17 : La Bête humaine
tome 18 : L’Argent
– tome 19 : La Débâcle
– tome 20 : Le Docteur Pascal

Laisser un commentaire

Retour en haut

En savoir plus sur

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture