
Titre : Les Voleurs de fumée, tome 02 : Le Monde des démons
Auteur : Sally Green
Date de parution : 25 août 2021
Editeur : J’ai Lu
Format : Ebook
Genre : Fantasy
Lectorat : Young Adult
Nombre de pages : 416
Résumé :
Éparpillée par les marées de la guerre, la princesse Catherine conduit une bande de survivants dans le désert stérile du plateau du Nord. Avec des ennemis qui claquent sur leurs talons, ils sont poussés dans les tunnels étranges et mortels du monde des démons. Mais tandis que Tash ose aller plus loin, Catherine doit retourner à la surface pour affronter une nation dans la tourmente – et son amour croissant pour Ambroise. En fuyant la loi, Edyon et March se rapprochent alors même que leurs secrets menacent de les déchirer. Attaquée de toutes parts, la vérité devient la première victime. Mais comme leurs tromperies se multiplient, les mensonges des Voleurs de Fumée les sauveront-ils ou apporteront-ils le désastre ?
Avis :
J’ai apprécié ce deuxième tome, et je dois reconnaître que je l’ai trouvé globalement meilleur que le premier volume, ce qui est encourageant pour une série qui m’avait laissée avec des sentiments très mitigés lors de ma découverte. Après un premier tome qui m’avait frustrée par son manque d’imagination, ses personnages caricaturaux, ses relations prévisibles et son worldbuilding superficiel, Le Monde des démons représente une amélioration notable sur certains aspects, même si les problèmes fondamentaux de l’écriture de Sally Green persistent et continuent de nuire à mon plaisir de lecture.
Je trouve toujours que l’écriture est beaucoup trop simple, presque juvénile dans sa construction, et parfois franchement ambiguë ou maladroite, ce qui était déjà ma principale critique du premier tome. Green a un style très basique qui manque de richesse lexicale, de variété dans la construction des phrases, de cette capacité à créer des atmosphères ou à transmettre des émotions complexes par la seule qualité de la prose. Ses descriptions restent minimales et peu évocatrices, ses dialogues sonnent souvent faux ou peu naturels, et on a constamment l’impression de lire un premier jet qui n’aurait pas été suffisamment retravaillé et poli lors de la phase d’édition. Cette simplicité stylistique pourrait fonctionner pour un public très jeune ou pour des lecteurs qui cherchent une lecture facile et rapide sans prétention littéraire, mais elle devient vite frustrante pour qui espère un minimum de sophistication narrative et une vraie maîtrise de la langue.
De plus, certaines ambiguïtés ou incohérences dans l’écriture créent de la confusion ou de l’irritation. Notamment, et c’est un problème majeur qui illustre parfaitement les faiblesses de Green, quand l’auteure dit que March et Edyon sont des adolescents, apparemment assez jeunes pour pouvoir absorber et bénéficier des effets curatifs de la fumée violette des démons alors que les adultes ne le peuvent pas. Cette information est présentée comme un fait important de l’univers, une règle qui distingue les adolescents des adultes et qui justifie pourquoi ces jeunes personnages sont si précieux et recherchés. Or, le problème fondamental et dissonant, c’est que ces personnages s’expriment et se comportent constamment comme des adultes accomplis plutôt que comme des adolescents. Leurs dialogues, leurs raisonnements, leurs décisions, leurs relations, tout cela reflète une maturité et une sophistication qui ne correspondent absolument pas à l’âge qu’ils sont censés avoir. Je trouve cette dissonance vraiment problématique et agaçante parce qu’elle crée une incohérence fondamentale dans la caractérisation et dans le worldbuilding.
Si March et Edyon sont censés être des adolescents, alors ils devraient avoir les impulsivités, les maladresses, les incertitudes, les erreurs de jugement caractéristiques de cet âge. Ils devraient être en train de se découvrir eux-mêmes, de tester leurs limites, de faire des choix parfois stupides motivés par l’émotion plutôt que par la raison. Au lieu de cela, ils parlent, pensent et agissent comme des personnes de vingt-cinq ou trente ans avec une expérience de vie considérable et une maturité émotionnelle pleinement développée. Cette incohérence suggère soit que Green n’a pas vraiment réfléchi à ce que signifie écrire des personnages adolescents, soit qu’elle a décidé qu’ils seraient adolescents uniquement pour les besoins de l’intrigue (la fumée violette) sans vouloir gérer les implications narratives de ce choix. C’est paresseux narrativement et cela brise constamment la suspension d’incrédulité parce qu’on ne croit jamais vraiment que ces personnages ont l’âge qu’on nous dit qu’ils ont.
Cependant, malgré ces faiblesses persistantes, j’ai plutôt bien accroché à l’histoire de ce deuxième tome, ce qui est déjà une amélioration significative par rapport au premier volume où j’avais eu du mal à m’investir dans une intrigue qui me semblait dérivative et prévisible. Ici, il se passe des rebondissements plus intéressants et moins attendus, particulièrement concernant les démons et leur environnement mystérieux. L’exploration du monde des démons, de leurs tunnels étranges et mortels comme le mentionne le résumé, ajoute une dimension de sense of wonder et d’aventure qui manquait cruellement au premier tome. Enfin, on commence à vraiment explorer cet élément central qui donne son nom à la série – les démons et la fumée qu’on leur vole – plutôt que de simplement les utiliser comme MacGuffin narratif sans véritable développement.
Les révélations sur la nature des démons, sur leur société (s’ils en ont une), sur l’origine et les propriétés de la fumée violette, sur le plateau du Nord et ses mystères, tout cela enrichit considérablement l’univers et donne enfin une vraie substance au worldbuilding qui était si superficiel dans le premier tome. On comprend mieux les enjeux de la chasse aux démons, pourquoi différentes factions se battent pour contrôler l’accès à la fumée, quelles sont les implications géopolitiques de cette ressource rare et précieuse. Cette profondeur ajoutée, même si elle arrive tardivement dans la série, améliore rétrospectivement l’ensemble et donne l’impression qu’on commence enfin à gratter sous la surface pour découvrir quelque chose de plus intéressant.
De plus, le fait que Catherine et son groupe de survivants soient poussés dans les tunnels du monde des démons crée des situations vraiment tendues et dangereuses qui génèrent un suspense authentique. On sent que ces personnages sont véritablement en péril, que le monde des démons est hostile et mortel, et cette sensation de danger constant maintient l’intérêt même quand d’autres aspects du récit déçoivent. Tash, qui ose s’aventurer encore plus profondément dans ce monde inconnu, devient le personnage à travers lequel on découvre ces mystères, et c’est un bon choix narratif car elle était déjà l’un des personnages les plus intéressants du premier tome avec son pragmatisme et son côté ironique.
Le récit est globalement dynamique et maintient un rythme soutenu, avec suffisamment d’action, de péripéties et de changements de situation pour éviter l’ennui. Green parvient à alterner entre les différents groupes de personnages – Catherine et ses survivants dans le monde des démons, Edyon et March en fuite, Ambrose dans ses propres péripéties – sans que les transitions ne brisent le momentum narratif. Chaque ligne narrative a ses propres enjeux et sa propre progression, et quand on quitte un groupe pour suivre un autre, on a envie de revenir au premier pour savoir ce qui s’est passé entre-temps. C’est une construction en chapitres alternés relativement classique mais efficace quand elle est bien exécutée, et Green s’en sort correctement sur cet aspect.
Cependant, pas mal de points m’ont sérieusement agacée et ont gâché une partie de mon plaisir de lecture, reproduisant ou aggravant même certains des problèmes que j’avais identifiés dans le premier tome. Le plus irritant et frustrant de ces points, c’est sans conteste la « romance » entre Ambrose et Catherine qui n’en finit plus de tirer en longueur de manière absolument exaspérante. C’était déjà un problème dans le premier tome où leur relation me semblait sans surprise et stéréotypée – la princesse et le chevalier idéaliste qui en pince pour elle, un cliché tellement usé qu’il en devient presque parodique. Mais au moins, dans le premier tome, on pouvait espérer que cette romance évoluerait et se développerait de manière intéressante dans les volumes suivants.
Au lieu de cela, dans ce deuxième tome, leur relation continue de tourner en rond de manière répétitive et frustrante, avec les mêmes obstacles artificiels qui ressurgissent constamment pour les empêcher d’être ensemble, les mêmes hésitations, les mêmes malentendus, les mêmes séparations forcées suivies de retrouvailles émotionnelles qui ne mènent nulle part. Catherine doit retourner à la surface « pour affronter une nation dans la tourmente – et son amour croissant pour Ambrose » comme le dit le résumé, mais cet « amour croissant » est géré de la manière la plus maladroite et la plus tirée par les cheveux possible. On a l’impression que Green les sépare et les réunit uniquement pour créer artificiellement de la tension dramatique, sans véritable justification narrative ou développement émotionnel authentique. Leur romance ne progresse pas, elle stagne tout en prétendant évoluer, et à force de répéter les mêmes schémas, elle devient franchement ennuyeuse et agaçante.
Ce qui est particulièrement frustrant, c’est que Catherine est censée être une princesse intelligente et forte qui doit gérer des responsabilités énormes – diriger des survivants dans un environnement hostile, naviguer dans les complexités politiques de sa nation en crise – mais dès qu’il s’agit d’Ambrose, elle semble perdre toute sa lucidité et son agentivité pour devenir une héroïne de romance générique qui angst sur ses sentiments au lieu d’agir. Cette réduction d’un personnage potentiellement intéressant à son rôle dans une romance mal gérée est un gâchis narratif considérable.
En plus de cette romance principale qui stagne, l’auteure semble vouloir créer un triangle amoureux avec le prince Tzain, et je trouve que cela ne fonctionne absolument pas du tout. C’était déjà agaçant dans le premier tome de voir tous ces personnages définis avant tout par leurs relations romantiques plutôt que par leurs propres objectifs et leurs propres arcs de développement, mais l’ajout d’un triangle amoureux, ce trope fatigué et surutilisé de la young adult, est la cerise sur le gâteau de la médiocrité narrative. Tzain est introduit apparemment pour créer un rival romantique à Ambrose, pour donner à Catherine un « choix » entre deux prétendants, mais ce choix ne semble motivé par aucune logique interne des personnages ou des enjeux de l’histoire, c’est uniquement un dispositif mécanique pour générer du drama romantique bon marché.
Le problème avec ce triangle, c’est qu’il n’apporte strictement rien d’intéressant à l’histoire. Tzain n’est pas suffisamment développé comme personnage pour qu’on comprenne vraiment ce qu’il représente pour Catherine ou pourquoi elle serait attirée par lui au-delà du simple fait qu’il est disponible et probablement séduisant. On ne sent pas de véritable chimie ou de connexion émotionnelle profonde entre eux, juste l’accomplissement mécanique du trope du triangle amoureux parce que c’est ce qu’on attend dans une série fantasy young adult. De plus, ce triangle dilue encore davantage le temps narratif qui devrait être consacré au développement des intrigues politiques, au worldbuilding, à l’exploration du monde des démons, à la caractérisation approfondie – tous les aspects qui rendraient cette série vraiment bonne – pour le gaspiller sur des angoisses romantiques redondantes et peu convaincantes.
Le fait qu’Edyon et March « se rapprochent alors même que leurs secrets menacent de les déchirer » comme le mentionne le résumé suggère que leur relation suit également un schéma assez prévisible de « secrets et mensonges qui créent des obstacles artificiels ». C’est un autre trope fatigué de la romance où les personnages pourraient résoudre tous leurs problèmes en ayant une conversation honnête de cinq minutes, mais ils ne le font pas parce que le scénario a besoin de tension dramatique. Cette mécanique narrative paresseuse devient vraiment frustrante quand elle est répétée avec tous les couples du livre.
Les « tromperies » et les « mensonges » dont parle le résumé semblent être utilisés principalement comme dispositifs de plot plutôt que comme exploration authentique de thèmes moraux complexes autour de la vérité, du mensonge justifié, de la confiance et de la trahison. Green semble utiliser les secrets et les non-dits principalement pour créer des malentendus et des conflits entre personnages qui s’aiment ou qui sont alliés, ce qui est un choix narratif frustrant parce qu’il transforme les personnages en pantins dont le comportement sert l’intrigue plutôt que de découler logiquement de leurs personnalités et de leurs motivations.
Cependant, je dois reconnaître que Tash reste un personnage intéressant et rafraîchissant, probablement le mieux écrit de toute la série. Son pragmatisme, son courage, sa capacité à faire face aux situations dangereuses sans perdre son sens de l’humour noir, tout cela en fait un personnage attachant et crédible. Les scènes où elle explore le monde des démons sont parmi les meilleures du livre, apportant un vrai sense of wonder et une tension authentique. J’aurais aimé que Green accorde autant d’attention et de soin au développement de tous ses personnages qu’elle en accorde à Tash.
Le worldbuilding s’améliore dans ce tome grâce à l’exploration du monde des démons, mais il reste des zones floues et des questions sans réponse qui suggèrent que Green n’a pas complètement pensé tous les aspects de son univers. Comment fonctionne exactement la magie de la fumée ? Quelles sont les règles précises qui gouvernent qui peut l’utiliser et comment ? Quelle est l’histoire de ce monde, ses différentes nations, leurs cultures distinctes ? Beaucoup de ces éléments restent esquissés plutôt que véritablement développés, donnant l’impression d’un univers de fantasy générique plutôt que d’un monde unique et mémorable.
Les thèmes que Green semble vouloir explorer – la guerre et ses conséquences sur les civils, la responsabilité du pouvoir, la nature de la vérité et du mensonge, le coût de la survie – sont intéressants en théorie mais restent traités de manière superficielle dans la pratique. Le roman effleure ces questions sans jamais vraiment les approfondir ou les explorer avec la nuance qu’elles mériteraient. On a l’impression que Green est plus intéressée par les péripéties d’action et les dramas romantiques que par une véritable réflexion sur les enjeux moraux et politiques que sa prémisse pourrait soulever.
Le Monde des démons est une suite qui améliore certains aspects du premier tome – particulièrement l’exploration de l’univers et le rythme narratif – mais qui perpétue ou aggrave d’autres problèmes, notamment l’écriture simple et parfois maladroite, les incohérences dans la caractérisation (l’âge des personnages), et surtout la gestion frustrante des romances qui tirent en longueur et qui incluent maintenant un triangle amoureux non convaincant. Je suis contente d’avoir lu ce deuxième tome parce qu’il répond à certaines questions soulevées dans le premier et qu’il développe enfin le concept des démons de manière plus substantielle, mais je reste globalement déçue par l’exécution et par les choix narratifs de Sally Green.
À ce stade, je ne suis pas certaine de vouloir continuer cette série au-delà de ce deuxième tome. Les améliorations ne sont pas suffisamment significatives pour compenser les faiblesses persistantes, et je crains qu’un troisième volume ne fasse que répéter les mêmes erreurs – des romances qui stagnent artificiellement, des personnages dont le comportement ne correspond pas à leur âge supposé, une écriture qui reste trop simple, un worldbuilding qui promet plus qu’il ne livre. Si vous avez aimé le premier tome malgré ses défauts, ce deuxième volume vous plaira probablement aussi et vous apportera quelques réponses sur les démons. Mais si, comme moi, vous aviez été déçue par Les Voleurs de fumée, Le Monde des démons ne changera probablement pas fondamentalement votre opinion sur cette série qui, malgré un concept de départ intéressant, ne parvient pas à atteindre son plein potentiel.
Série terminée :
– tome 01
– tome 02 : Le Monde des démons
– tome 03 : A feu et à sang
