L’Enjomineur 1792 – Pierre Bordage

Titre : L’Enjomineur 1792
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2004
Editeur : L’Atalante
Format : Ebook
Genre : Fantasy
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 414

Note : 3 sur 5.

C’est le deuxième livre de Pierre Bordage que je lis. Le premier était de la science-fiction – Les Guerriers du silence, si ma mémoire est bonne – et j’avais plutôt bien apprécié son univers et sa manière de raconter. Fort de cette première expérience positive, je me suis lancée dans L’Enjomineur 1792 avec une certaine confiance, d’autant plus que le mélange entre période historique et fantasy me semblait prometteur sur le papier.

Pour celui-ci, cependant, mon avis est nettement plus mitigé. Ce n’est ni une déception totale ni une satisfaction complète – plutôt une lecture en demi-teinte qui m’a laissée perplexe quant à ma volonté de poursuivre la série.

J’aime toujours le style d’écriture de Pierre Bordage, qui reste l’un des points forts indéniables du roman. Je le trouve fluide, agréable, sans aspérités qui viendraient ralentir la lecture. Sa prose coule naturellement, nous portant d’une scène à l’autre sans effort. Les chapitres s’enchaînent avec une certaine évidence, créant un rythme de lecture confortable qui permet d’avancer rapidement dans le récit.

Les scènes se succèdent sans accroc, et il n’y a pas vraiment de longueurs. C’est suffisamment rare dans la fantasy historique – où certains auteurs s’épanchent interminablement sur les détails d’époque – pour mériter d’être souligné. Bordage va droit au but, ne s’embarrasse pas de digressions inutiles, et maintient un cap narratif clair. L’auteur parvient également à alterner intelligemment entre description et action, créant un équilibre appréciable qui évite à la fois la sécheresse d’un récit trop factuel et la lourdeur d’une prose trop contemplative.

Un élément remarquable mérite d’être souligné : l’auteur a fait le choix audacieux d’écrire une partie des dialogues en patois vendéen. C’est un parti pris fort qui ajoute indéniablement de l’authenticité à la reconstitution historique. On imagine sans peine le travail colossal que cela a dû représenter pour Bordage – recherches linguistiques, documentation sur les expressions et la syntaxe de l’époque, transcription phonétique… C’est véritablement impressionnant et cela témoigne d’un engagement remarquable envers la véracité historique de son récit.

Pour autant, ce choix rend la lecture sensiblement plus compliquée, du moins au niveau des dialogues. Il faut parfois ralentir, déchiffrer, deviner le sens à partir du contexte ou de la ressemblance avec le français moderne. Certains passages nécessitent une concentration accrue, brisant un peu la fluidité que j’appréciais par ailleurs. Ce n’est pas insurmontable – on finit par s’habituer et par développer une certaine familiarité avec les tournures récurrentes – mais cela constitue néanmoins un petit obstacle qui alourdit légèrement l’expérience de lecture.

C’est donc un choix à double tranchant : admirable sur le plan de l’ambition et de l’authenticité, mais qui peut rebuter ou fatiguer certains lecteurs, moi y compris. J’ai oscillé entre l’admiration pour cette prouesse linguistique et l’agacement face à la difficulté supplémentaire qu’elle impose. Au final, je respecte énormément la démarche tout en regrettant qu’elle crée cette barrière entre le texte et moi.

Cependant, et c’est là que le bât blesse sérieusement, je trouve que la dimension fantasy est cruellement absente. C’était pourtant ce que j’attendais le plus de ce roman, ce qui devait faire la différence et justifier ma lecture d’un récit situé pendant la Révolution française – une période qui, je le savais d’avance, ne m’attire pas particulièrement. Or, cette composante fantasy que j’espérais voir jouer un rôle central reste désespérément timide, presque honteuse.

D’ailleurs, je dirais même que c’est plutôt du fantastique que de la fantasy. La nuance peut sembler subtile, mais elle est fondamentale pour moi. La fantasy assume pleinement la présence de la magie, en fait un élément structurant de son univers, développe des systèmes magiques cohérents et des créatures surnaturelles qui influencent véritablement le cours des événements. Le fantastique, lui, se contente d’insérer des éléments étranges dans un cadre réaliste, sans jamais vraiment franchir le pas vers le merveilleux assumé.

Toute la partie magique reste obstinément ancrée dans le réel, ce qui dilue considérablement son impact. Que ce soit le vaudou ou le petit peuple, tout cela fait partie du folklore existant, de croyances réelles que certaines personnes ont effectivement entretenues à cette époque – et que certains continuent même de tenir pour vraies aujourd’hui. Bordage ne crée pas véritablement un univers fantasy ; il se contente d’utiliser des légendes et des pratiques occultes historiquement documentées. Le résultat manque cruellement de cette dimension magique, de cet émerveillement, de cette rupture avec le réel que j’attendais.

Cette approche très prudente de la magie empêche le roman de décoller véritablement. On reste constamment sur le fil entre le rationnel et l’irrationnel, sans jamais basculer franchement dans le surnaturel. Cette retenue crée une frustration : on attend que la magie éclate enfin, qu’elle transforme vraiment le récit, qu’elle justifie pleinement sa présence… mais elle reste toujours à la périphérie, suggérée plus qu’affirmée, ambiguë plus que spectaculaire.

Concernant les personnages, j’ai nettement préféré suivre Émile par rapport à Cornuaud. Émile possède une humanité, une vulnérabilité qui le rendent immédiatement attachant. Son parcours personnel, ses questionnements, sa manière de naviguer dans cette période troublée créent un point d’ancrage émotionnel appréciable. Cornuaud, en revanche, m’a laissée beaucoup plus indifférente. Son point de vue ne m’a pas captivée de la même manière, et j’avoue avoir parfois lu ses chapitres avec moins d’enthousiasme, attendant impatiemment de retrouver Émile.

La romance d’Émile apporte heureusement un peu de douceur et de légèreté au récit extrêmement sombre de la Révolution. Au milieu de la violence, de la terreur, des trahisons et des exécutions qui caractérisent cette période sanglante, ces moments d’intimité et de tendresse offrent une respiration bienvenue. Ils humanisent le personnage, créent une dimension plus personnelle et intime qui contraste agréablement avec les grands bouleversements historiques. Cette romance constitue probablement l’un des rares éléments qui m’ont véritablement touchée dans ce roman.

J’ai également beaucoup aimé l’apparition des fadets, ce rappel du petit peuple des légendes bretonnes. Ces créatures apportent enfin cette touche de merveilleux que j’attendais désespérément depuis le début. Leur présence, même fugace, illumine le récit et crée des moments véritablement magiques – exactement ce que je recherchais. Malheureusement, ils restent trop marginaux, trop discrets pour véritablement transformer le roman.

Je me demande d’ailleurs quel va être leur impact dans la suite de la série. Vont-ils prendre davantage d’importance ? Leur rôle va-t-il s’amplifier au point de justifier enfin la classification du roman en fantasy ? Ou resteront-ils cantonnés à ces apparitions sporadiques, simples ornements folkloriques sans véritable influence sur l’intrigue principale ? Cette interrogation pourrait potentiellement me pousser à lire la suite, mais elle ne suffit pas à elle seule à compenser mes réserves.

Le véritable problème, c’est que je savais dès le départ que la période historique de la Révolution française n’allait pas vraiment me plaire. Cette époque, avec sa violence extrême, ses purges sanglantes, son atmosphère de paranoïa et de trahison permanente, ne correspond pas à mes goûts en matière de lecture. C’est trop sombre, trop cruel, trop désespérant pour moi. Je le savais, mais j’avais sincèrement espéré que la partie fantasy contrebalancerait largement cet aspect, qu’elle apporterait suffisamment de merveilleux, d’évasion et de magie pour compenser la noirceur du contexte historique.

Ce n’est malheureusement absolument pas le cas. La magie reste trop discrète, trop timide pour jouer ce rôle de contrepoids. Au lieu d’un roman de fantasy se déroulant pendant la Révolution, j’ai eu l’impression de lire un roman historique avec quelques touches fantastiques anecdotiques. L’équilibre que j’espérais entre ces deux composantes n’existe tout simplement pas – le poids penche massivement du côté historique, et cela ne correspond pas à ce que je recherchais.

La reconstitution historique est certes soignée, et les lecteurs passionnés par cette période y trouveront probablement leur compte. Bordage maîtrise manifestement son sujet, restitue l’atmosphère oppressante de la Terreur, intègre des événements et des figures historiques avec vraisemblance. Mais ce n’est justement pas ce que je cherchais. Je voulais de la fantasy qui se sert de l’Histoire comme toile de fond, pas de l’Histoire légèrement saupoudrée de fantastique.

Si je lui attribue trois étoiles sur cinq, c’est pour refléter cette expérience mitigée. La qualité d’écriture, la fluidité du récit et quelques éléments appréciables (Émile, sa romance, les fadets) méritent d’être salués. Mais le décalage entre mes attentes et ce que le roman propose effectivement crée une déception trop importante pour que je puisse être véritablement satisfaite. Ce n’est pas un mauvais livre objectivement – c’est simplement un livre qui ne correspond pas à ce que je recherche.

Je ne pense sincèrement pas continuer la suite de la série. Cette décision me coûte un peu, car j’aimerais savoir ce qu’il advient des fadets et comment évolue la romance d’Émile. Mais la perspective de poursuivre dans cette Révolution sanglante avec une magie toujours aussi discrète ne m’enthousiasme pas suffisamment pour investir le temps et l’énergie nécessaires à la lecture des tomes suivants.

Une expérience de lecture qui confirme l’importance de bien connaître ses goûts et de ne pas trop espérer qu’un livre compensera un cadre qui ne nous convient pas par un autre élément. Si vous aimez la Révolution française et appréciez le fantastique discret et ancré dans le folklore réel, vous apprécierez probablement L’Enjomineur 1792. Mais si vous recherchez, comme moi, une véritable fantasy assumée qui transcende son cadre historique, vous risquez d’être déçu·e.

La fiche du livre :

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Série terminée :
– tome 01 : L’Enjomineur 1792
– tome 02 : L’Enjomineur 1793
– tome 03 : L’Enjomineur 1794

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