
Titre : Les Rougon-Macquart, tome 05 : La Faute de l’abbé Mouret
Auteur : Emile Zola
Date de parution : 2016
Editeur : Bibebook
Format : Ebook
Genre : Classique
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 342
Résumé :
Serge Mouret est le prêtre d’un pauvre village, quelque part sur les plateaux désolés et brûlés du Midi de la France.
Barricadé dan sa petite église, muré dans les certitudes émerveillées de sa foi, assujetti avec ravissement au rituel de sa fonction et aux horaires maniaques que lui impose sa vieille servante, il vit plus en ermite qu’en prêtre. A la suite d’une maladie, suivie d’une amnésie, il découvre dans un grand parc, le Paradou, à la fois l’amour de la femme et la luxuriance du monde. Une seconde naissance, que suivra un nouvel exil loin du jardin d’Eden.
Avec cette réécriture naturaliste de la Genèse, avec ce dialogue de l’ombre et du soleil, des forces de vie et des forces de mort, du végétal et du minéral, Zola écrit certainement l’un des livres les plus riches, stylistiquement et symboliquement, de sa série des Rougon-Macquart.
Avis :
J’ai plutôt bien aimé ce roman de Zola qui se révèle être l’un des plus atypiques et des plus symboliques de toute la série des Rougon-Macquart que je continue de lire méthodiquement dans l’ordre recommandé. Après des romans très différents les uns des autres – l’excellent Au Bonheur des Dames avec sa révolution commerciale, le mitigé La Conquête de Plassans avec sa critique du cléricalisme, l’adorable Le Rêve avec son romantisme hybride –, La Faute de l’abbé Mouret se distingue par son approche presque allégorique et son style particulièrement lyrique qui tranche avec le naturalisme documentaire habituel de Zola.
On y suit Serge Mouret, membre de la famille Rougon-Macquart que nous connaissons déjà puisqu’il est le fils de François Mouret de La Conquête de Plassans, devenu curé ou plus précisément abbé dans un tout petit village perdu et isolé de Provence, quelque part dans ces paysages désolés et arides du Midi de la France que Zola décrit avec une précision quasi géographique. Ce choix de faire d’un Rougon-Macquart un prêtre permet à Zola d’explorer la dimension religieuse et spirituelle qu’il n’avait pas encore vraiment traitée en profondeur dans la série, tout en continuant d’étudier l’hérédité et les tares familiales puisque Serge hérite manifestement de la fragilité mentale et nerveuse des Mouret.
Le début du roman est effectivement vraiment long et extrêmement détaillé, presque laborieux par moments. Zola prend tout son temps pour planter minutieusement le décor de ce village provençal misérable et pour expliquer par le menu, avec une exhaustivité quasi ethnographique, la vie quotidienne d’un ecclésiastique dans un petit bourg rural où la religion n’est clairement pas du tout la priorité des habitants qui sont bien plus préoccupés par leurs vignes, leurs champs, leur survie matérielle que par le salut de leur âme.
Cette première partie fourmille littéralement de détails sur les rituels religieux, sur l’église délabrée, sur les maigres fidèles, sur la routine quotidienne de l’abbé Mouret, sur sa servante tyrannique et maniaque, et tous ces détails accumulés sont parfois à la limite d’être franchement indigestes et de ralentir excessivement le rythme narratif. On comprend que Zola veut établir très précisément le contexte et la vie de Serge avant sa transformation, mais cette accumulation documentaire peut tester la patience du lecteur qui attend que l’intrigue véritable commence.
Mais en même temps, il faut reconnaître que cela donne effectivement un très bon aperçu, extrêmement précis et vivant, de la vie religieuse rurale de l’époque dans ces régions pauvres du Midi. On comprend parfaitement les conditions matérielles dans lesquelles ces curés de campagne vivaient, leur isolement social et spirituel, la tiédeur religieuse de leurs ouailles, les difficultés quotidiennes de maintenir une vie spirituelle intense dans un environnement aussi hostile et indifférent. Cette dimension documentaire et historique justifie partiellement la longueur de cette section initiale.
Mouret, prêtre fervent et sincère dans sa foi, tombe gravement malade parce qu’il s’épuise littéralement à vouloir rendre pieux les habitants profondément indifférents du village, consumant toute son énergie nerveuse et physique dans un combat perdu d’avance contre leur tiédeur religieuse et leur matérialisme pragmatique. Cette maladie qui semble être une forme d’épuisement nerveux total, presque une crise mystique inversée, le plonge dans un état catatonique inquiétant.
Son oncle, le docteur Pascal Rougeon que les lecteurs fidèles de la série connaissent bien puisqu’il est un personnage récurrent qui apparaît régulièrement comme le membre le plus rationnel et scientifique de la famille, décide de l’amener se reposer et se soigner dans un endroit complètement différent : le Paradou, un immense jardin sauvage, luxuriant, presque édénique, où règne une nature débordante et sensuelle totalement opposée aux paysages arides et minéraux du village. Là, il sera soigné et accompagné par Albine, une jeune fille quasi sauvage qui vit en harmonie parfaite avec ce jardin paradisiaque.
Ayant complètement perdu la mémoire suite à sa maladie – amnésie providentiellement totale qui efface non seulement son identité de prêtre mais aussi toute son éducation religieuse et ses vœux –, Serge peut profiter innocemment et sans culpabilité de la vie dans cet espace clos et merveilleux, redécouvrant le monde comme un enfant ou comme un premier homme. Il se rapproche progressivement et naturellement d’Albine dans une relation pure et édénique qui évolue lentement vers l’amour et le désir.
Zola décrit magistralement, avec une prose d’une richesse et d’une sensualité exceptionnelles qui comptent parmi ses plus belles pages, ce qui s’apparente manifestement et explicitement à un remake naturaliste de la Genèse biblique. Le parallèle est évident et assumé : un homme et une femme seuls dans un jardin paradisiaque, vivant dans l’innocence et la nature, découvrant progressivement leur amour et leur désir. Il ne manque vraiment plus que la pomme tentatrice et le serpent corrupteur pour compléter l’allégorie biblique ! D’ailleurs, ces éléments symboliques apparaissent bien évidemment dans le récit, Zola n’étant pas du genre à laisser une référence inachevée.
Cette deuxième partie du roman, située entièrement dans le Paradou, est d’une beauté stylistique absolument exceptionnelle. Zola abandonne presque complètement son naturalisme documentaire habituel pour se lancer dans une écriture lyrique, poétique, presque symboliste, avec des descriptions luxuriantes de la végétation, des sensations, des émotions. C’est probablement l’un des passages les plus purement littéraires et artistiques de toute la série des Rougon-Macquart, où Zola se révèle être un véritable poète de la nature et des sens.
À travers cette réécriture naturaliste et panthéiste de la Genèse, Zola critique férocement et sans concession les religieux qui, au nom sacré de leur croyance et de leurs vœux, oublient complètement ou renient délibérément de satisfaire les besoins primordiaux et légitimes de tout être humain – ces nécessités fondamentales comme manger correctement, boire, dormir suffisamment, se divertir sainement, et bien sûr aimer et être aimé physiquement. Le curé de village que nous voyons au début est un homme qui se mortifie, qui se prive, qui refuse systématiquement tout plaisir charnel ou même simplement sensoriel comme étant des péchés ou des faiblesses.
Zola oppose brillamment et de manière très structurée l’amour naturel, charnel, vivant d’un couple humain – Serge et Albine qui s’aiment dans la joie, la découverte mutuelle, le plaisir partagé, en harmonie avec la nature luxuriante qui les entoure – avec l’amour religieux abstrait, désincarné, mortifiant que l’Église impose à ses prêtres. D’un côté, la vie, la fécondité, la joie, le soleil, la nature débordante. De l’autre, la mort symbolique, la stérilité volontaire, la culpabilité, l’ombre, le minéral froid de l’église.
Et encore un roman de Zola qui finit tragiquement et douloureusement, confirmant que le bonheur n’est jamais durable ou garanti chez cet auteur qui refuse systématiquement les happy endings faciles et mérités ! Sans spoiler les détails pour ceux qui n’ont pas lu, Serge finira par retrouver sa mémoire et son identité de prêtre, et devra choisir entre son amour terrestre pour Albine et son engagement religieux envers Dieu. Et ce choix, bien évidemment, aura des conséquences dévastatrices qui rappellent que dans l’univers impitoyable de Zola, le bonheur est toujours éphémère et que les institutions sociales – ici l’Église – broient les individus qui osent vouloir vivre selon leurs désirs naturels plutôt que selon les règles imposées.
Cette fin tragique transforme rétrospectivement tout le bonheur édénique de la partie centrale en quelque chose de mélancolique et de poignant, sachant qu’il était condamné dès le départ, que ce paradis temporaire ne pouvait pas durer dans un monde régi par des lois sociales et religieuses qui nient la nature humaine.
La Faute de l’abbé Mouret est un roman atypique et fascinant qui se distingue nettement dans la série des Rougon-Macquart par son lyrisme exceptionnel et sa dimension allégorique assumée. Zola y réécrit la Genèse biblique à travers le prisme du naturalisme panthéiste, créant une opposition puissante entre nature et religion, vie et mort, soleil et ombre. Le début documentaire est long et parfois indigeste, mais la partie centrale située dans le Paradou est d’une beauté stylistique remarquable qui compte parmi les plus belles pages de Zola. La critique de l’Église et de ses exigences anti-naturelles est féroce mais jamais simpliste, et la fin tragique évite toute facilité sentimentale.
Pour qui lit les Rougon-Macquart dans l’ordre, c’est un tome important qui montre l’étendue du registre de Zola au-delà du simple naturalisme documentaire. Pour qui voudrait découvrir un Zola poète et symboliste plutôt que sociologue, c’est une excellente porte d’entrée. Un roman troublant, beau, et profondément triste qui continue de démontrer pourquoi Zola reste un maître incontesté de la littérature française. Vivement le prochain tome pour voir où Zola nous emmènera ensuite !
La fiche du livre :
Série terminée :
– tome 01 : La Fortune des Rougon
– tome 02 : La Curée
– tome 03 : Le Ventre de Paris
– tome 04 : La Conquête de Plassans
– tome 05 : La Faute de l’abbé Mouret
– tome 06 : Son Excellence Eugène Rougon
– tome 07 : L’Assommoir
– tome 08 : Une Page d’amour
– tome 09 : Nana
– tome 10 : Pot-Bouille
– tome 11 : Au Bonheur des Dames
– tome 12 : La Joie de vivre
– tome 13 : Germinal
– tome 14 : L’Œuvre
– tome 15 : La Terre
– tome 16 : Le Rêve
– tome 17 : La Bête humaine
– tome 18 : L’Argent
– tome 19 : La Débâcle
– tome 20 : Le Docteur Pascal
