
Titre : Le manoir Thorne, tome 01 : Les Mailles du temps
Auteur : Kelley Armstrong
Date de parution : 20 novembre 2024
Editeur : Bookmark
Format : Ebook
Genre : Fantastique
Lectorat : Adulte
Nombre de pages : 384
Résumé :
Le manoir Thorne a toujours été hanté… et a toujours hanté Bronwyn Dale.
Petite fille, grâce à une brèche dans le temps dans le manoir de sa grand-tante, Bronwyn rendait visite à William Thorne, un garçon de son âge né deux siècles plus tôt. À la suite d’une tragédie familiale, la demeure a été fermée et elle s’est convaincue que William n’a existé que dans son imagination.
Vingt ans plus tard, elle hérite du manoir, et à son retour, William est là et l’attend.
Et il n’est plus le garçon de ses souvenirs.
Alors qu’ils ravivent la flamme de leur amitié et déclenchent d’autres étincelles, Bronwyn doit affronter des fantômes dans la version contemporaine de la maison. Elle se rend vite compte qu’ils sont liés à William et au scandale qui a ramené ce dernier au manoir. Pour avoir un avenir, Bronwyn va devoir se confronter au passé.
Avis :
Je suis vraiment mitigée par cette lecture qui avait pourtant tout pour me plaire sur le papier. Le concept de départ – un manoir anglais mystérieux, des voyages dans le temps, une romance qui traverse les siècles, des fantômes – semblait combiner tous les éléments que j’aime dans la romance paranormale et dans la fantasy historique. Malheureusement, l’exécution ne tient pas les promesses du pitch, et je me retrouve avec un sentiment de frustration et de potentiel gâché.
Avant de rentrer dans le vif de ma critique, je dois absolument saluer le travail incroyable de Bookmark, la maison d’édition, sur la couverture de ce roman. Elle est tout simplement magnifique et constitue probablement l’aspect le plus réussi de cette édition française. Bookmark a vraiment un talent remarquable pour créer des couvertures qui capturent parfaitement l’atmosphère des romans qu’ils publient, et celle-ci ne fait pas exception. L’illustration évoque parfaitement ce mélange de gothique, de mystère et de romance qui caractérise l’histoire, avec ce manoir imposant, cette ambiance brumeuse typiquement anglaise, et ces touches de couleur qui suggèrent la dimension surnaturelle et romantique du récit. C’est le genre de couverture qui attire immédiatement l’œil en librairie et qui donne vraiment envie de découvrir l’histoire qu’elle promet. Malheureusement, comme on le verra, le contenu ne tient pas tout à fait les promesses de cette magnifique couverture, mais le travail éditorial de Bookmark mérite définitivement d’être souligné et apprécié. C’est grâce à des éditeurs comme eux, qui prennent soin de leurs publications et qui s’investissent dans la qualité visuelle de leurs ouvrages, que la romance paranormale et la bit-lit françaises continuent de se développer et de trouver leur public.
Au premier abord, j’ai beaucoup aimé l’arrivée de Bronwyn dans ce château du Yorkshire et toute l’atmosphère qui entoure cette installation. Kelley Armstrong excelle dans ces premiers chapitres à créer une ambiance gothique et mystérieuse qui fonctionne parfaitement. J’adore la campagne anglaise avec ses paysages brumeux, ses landes sauvages, ses vieux manoirs chargés d’histoire, et tout le mystère qui entoure traditionnellement ces lieux isolés et hors du temps. Le manoir Thorne lui-même est magnifiquement décrit au début, avec ses couloirs sombres, ses pièces poussiéreuses fermées depuis des années, ses portraits ancestraux qui semblent suivre du regard, son jardin envahi par la végétation. On sent le poids de l’histoire, des secrets enfouis, des drames passés qui ont imprégné les murs. Cette partie introductive, où Bronwyn redécouvre la demeure de son enfance et où les souvenirs refont surface progressivement, est vraiment réussie et prometteuse. J’étais complètement immergée dans cette atmosphère et impatiente de voir où l’histoire allait nous mener.
Le retour de Bronwyn adulte au manoir après vingt ans d’absence, les flashbacks sur son enfance et ses visites à William enfant, la manière dont elle a rationalisé ces souvenirs en les attribuant à son imagination d’enfant solitaire, tout cela est bien amené et crée une nostalgie mélancolique touchante. On comprend que ce lieu et ce garçon fantomatique (ou temporellement déplacé ?) ont profondément marqué Bronwyn, et que son retour au manoir représente bien plus qu’un simple héritage immobilier – c’est une confrontation avec son passé, avec ses souvenirs, avec une partie d’elle-même qu’elle avait enfouie.
Très vite, l’auteure implémente les voyages dans le temps de manière explicite pour développer la romance entre Bronwyn et William. La brèche temporelle qui permet à Bronwyn de passer du XXIe siècle au XIXe siècle (ou vice versa pour William) devient le mécanisme central qui va permettre à leur relation de se développer. William, qui était le petit garçon compagnon de jeux de l’enfance de Bronwyn, est maintenant un homme adulte – et séduisant, évidemment – qui l’a attendue pendant toutes ces années, ou du moins qui a gardé le souvenir de leur amitié enfantine et qui est ravi de la retrouver. Cette dynamique « friends to lovers » qui s’étend littéralement sur deux siècles aurait pu être absolument fascinante si elle avait été développée avec plus de profondeur et de cohérence.
Ensuite, il y a aussi des fantômes qui apparaissent, ajoutant une couche supplémentaire de surnaturel à l’histoire. Ces fantômes ne sont pas de simples présences atmosphériques ou des manifestations passives du passé, ils semblent avoir leurs propres agendas, leurs propres messages à transmettre, et ils sont manifestement liés au scandale qui a marqué William et sa famille dans le passé. Leur présence ajoute une dimension de mystère et d’enquête paranormale à l’ensemble.
Et c’est là que le problème commence : le tout se mélange et donne un véritable imbroglio d’histoires qui ne parviennent jamais vraiment à s’articuler de manière cohérente et satisfaisante. On a d’un côté la romance entre Bronwyn et William, avec tous les obstacles inhérents à une relation entre deux personnes vivant à des époques différentes. On a de l’autre côté l’enquête sur le scandale du passé de William et de sa famille. On a également les fantômes qui hantent le manoir et qui semblent vouloir communiquer quelque chose d’important. On a les implications pratiques et émotionnelles du voyage dans le temps – comment cela fonctionne-t-il ? quelles sont les règles ? quels sont les risques ? Et on a aussi l’histoire personnelle de Bronwyn dans le présent, sa vie qu’elle a laissée derrière elle, ses choix de carrière, ses relations familiales compliquées. Tous ces éléments, qui auraient pu s’entremêler de manière harmonieuse pour créer une riche tapisserie narrative, restent plutôt juxtaposés de manière maladroite, se faisant concurrence pour l’attention du lecteur au lieu de se renforcer mutuellement.
Je trouve vraiment que l’auteure a voulu tout raconter avec la même intensité, donnant le même poids narratif à chaque aspect de l’histoire, et selon moi, elle n’a pas su faire le choix nécessaire de privilégier soit la romance, soit l’aspect fantastique et paranormal, soit le mystère historique. Dans un roman, il faut généralement une ligne narrative principale claire qui structure l’ensemble, avec des intrigues secondaires qui viennent l’enrichir et la compléter sans la noyer. Ici, on a l’impression d’avoir trois ou quatre romans différents qui se battent pour la vedette, et aucun ne reçoit le développement approfondi qu’il mérite. Si Armstrong avait décidé de faire avant tout une romance paranormale, alors le mystère des fantômes et le scandale historique auraient dû être au service du développement de la relation entre Bronwyn et William, créant des obstacles ou des révélations qui les rapprochent ou les éloignent. Si elle avait choisi de faire un mystère paranormal avec une touche de romance, alors l’enquête sur le passé et les fantômes auraient dû occuper le devant de la scène, avec la romance se développant naturellement dans les marges. Au lieu de cela, on a un roman qui ne sait pas vraiment ce qu’il veut être et qui essaie d’être tout à la fois, ce qui nuit considérablement à l’ensemble.
Le récit devient particulièrement brouillon et confus à partir de la deuxième moitié du roman, où tous ces fils narratifs qui étaient déjà mal équilibrés commencent à s’emmêler de manière encore plus chaotique. Les révélations s’accumulent sans véritable construction dramatique, les rebondissements arrivent de manière précipitée et parfois peu cohérente, et on a l’impression qu’Armstrong est elle-même un peu perdue dans sa propre intrigue et qu’elle essaie de résoudre tous ses mystères simultanément sans avoir le temps ou l’espace nécessaire pour le faire de manière satisfaisante. Le rythme devient erratique, alternant entre passages qui s’éternisent sur des aspects mineurs et passages qui expédient des révélations importantes en quelques paragraphes. Cette seconde moitié manque cruellement de structure narrative solide et de focus, donnant l’impression d’un premier jet qui n’aurait pas été suffisamment retravaillé et resserré lors de la phase d’édition.
Heureusement, les personnages principaux sont intéressants et plutôt bien développés, ce qui constitue l’un des rares points vraiment positifs du roman. Bronwyn est un personnage féminin solide avec sa propre personnalité, ses propres objectifs, ses propres peurs et désirs. Elle n’est pas définie uniquement par sa relation avec William, elle a une vie professionnelle, des compétences, des relations familiales complexes qui l’ont façonnée. Son pragmatisme face aux événements surnaturels, sa capacité à accepter relativement rapidement la réalité du voyage dans le temps plutôt que de perdre cent pages à nier l’évidence, est rafraîchissante.
William, de son côté, est également bien construit comme personnage masculin principal. Il n’est pas un simple héros romantique unidimensionnel, il a ses propres conflits intérieurs, son propre passé douloureux marqué par le scandale familial, ses propres zones d’ombre. Sa position de gentilhomme du XIXe siècle pourrait facilement tomber dans le cliché, mais Armstrong lui donne suffisamment de nuances et de modernité dans ses attitudes (sans pour autant le rendre anachronique) pour qu’il reste crédible et attachant. Sa relation avec sa famille, ses responsabilités envers le domaine, sa culpabilité concernant certains événements passés, tout cela ajoute de la profondeur à son personnage. La chimie entre Bronwyn et William fonctionne bien, leur transition de l’amitié enfantine à l’attirance adulte est gérée de manière relativement convaincante, et on croit à leur connexion même si leur romance souffre du manque de focus global du récit.
Les personnages secondaires – les membres de la famille de William dans le passé, les habitants du village dans le présent, les fantômes eux-mêmes – sont plus inégaux. Certains sont bien esquissés et intéressants, d’autres restent de simples utilités narratives sans véritable personnalité propre. On aurait aimé que certains soient davantage développés pour enrichir l’univers et donner plus de texture au monde que Bronwyn découvre ou redécouvre.
Mais la fin ! J’ai trouvé la fin franchement nulle et complètement bâclée, et c’est probablement ma plus grande déception avec ce roman. Après avoir suivi Bronwyn et William pendant tout le livre, après avoir investi émotionnellement dans leur relation impossible, après avoir été intriguée par tous les mystères et les questions soulevées, on a droit à une conclusion expédiée et frustrante qui ressemble essentiellement à un « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants, allez salut hein ». C’est d’autant plus frustrant que la fin arrive brusquement, comme si Armstrong avait atteint son quota de pages et devait conclure en urgence. Les résolutions des différentes intrigues sont précipitées et peu satisfaisantes, les implications des choix des personnages ne sont pas véritablement explorées.
Et surtout, un tas de questions intéressantes et fondamentales sur le voyage dans le temps n’ont absolument aucune réponse, ce qui est extrêmement frustrant pour qui aime la science-fiction ou la fantasy et qui s’attend à une certaine cohérence interne dans les mécaniques surnaturelles présentées. Comment fonctionne exactement cette brèche temporelle dans le manoir Thorne ? Pourquoi existe-t-elle ? Y a-t-il des règles qui gouvernent le voyage dans le temps ? Peut-on changer le passé ou est-on dans une boucle temporelle fermée ? Qu’arrive-t-il si Bronwyn et William restent trop longtemps dans l’époque de l’autre ? Y a-t-il des conséquences physiques, des risques de paradoxe temporel ? D’autres personnes peuvent-elles utiliser cette brèche ou est-elle spécifique à Bronwyn et William ? La brèche est-elle stable ou peut-elle se fermer définitivement ? Toutes ces questions, qu’un lecteur minimalement curieux et logique va inévitablement se poser, ne reçoivent jamais de réponse claire. Armstrong semble considérer le voyage dans le temps comme un simple dispositif narratif pratique pour permettre la romance, sans s’intéresser véritablement aux implications et aux mécaniques de ce phénomène extraordinaire.
On est vraiment très loin de la série Outlander de Diana Gabaldon, et la comparaison ne fait que souligner les faiblesses du Manoir Thorne. Gabaldon, dans Outlander, prend le temps de construire son univers, d’établir des règles (même floues) pour le voyage dans le temps, de montrer les conséquences émotionnelles, pratiques et historiques de ce phénomène sur ses personnages. Elle explore en profondeur ce que signifie être déplacé dans le temps, les difficultés d’adaptation, les dilemmes moraux, les choix impossibles entre deux époques et deux vies. Elle construit une romance épique qui gagne en profondeur et en complexité au fil des tomes, avec des personnages incroyablement riches et un sens du détail historique impressionnant. Le Manoir Thorne, en comparaison, semble superficiel et bâclé, effleurant à peine les possibilités fascinantes de son concept pour se contenter d’une romance paranormale générique qui ne tire pas vraiment parti de son cadre temporel unique.
Même si on ne compare pas avec le monument que représente Outlander, Le Manoir Thorne ne tient pas ses promesses en tant que roman de voyage dans le temps. Les meilleurs romans de ce sous-genre réussissent à créer une émotion, une réflexion, une exploration des thèmes du temps, de la mémoire, du destin et du libre arbitre qui manquent cruellement ici.
Je ne lirai définitivement pas la suite de cette série, si suite il y a. Cette première expérience m’a suffisamment déçue pour que je n’aie aucune envie d’investir du temps et de l’énergie dans d’autres tomes qui suivraient probablement la même formule insatisfaisante. Je comprends que la série doive suivre d’autres couples, probablement d’autres membres de la famille Thorne à différentes époques, mais si les problèmes structurels et narratifs que j’ai identifiés dans ce premier tome persistent, je sais déjà que je ne trouverai pas mon compte dans les volumes suivants. Kelley Armstrong a manifestement du talent pour créer des atmosphères et des personnages attachants, mais elle n’a pas réussi ici à construire une intrigue cohérente et satisfaisante qui fasse justice à son concept pourtant prometteur.
Le Manoir Thorne, tome 1 : Les Mailles du temps est une lecture décevante qui gâche un concept fascinant par un manque de focus narratif, une intrigue brouillonne particulièrement dans sa seconde moitié, et une fin bâclée qui ne répond pas aux questions soulevées. Les personnages principaux sont intéressants et l’atmosphère gothique du début est réussie, mais ces qualités ne suffisent pas à compenser les faiblesses structurelles majeures du roman. Si vous cherchez une romance temporelle bien construite et émotionnellement satisfaisante, je vous recommande de vous tourner vers Outlander ou d’autres classiques du genre plutôt que vers ce titre qui, malgré ses promesses, ne parvient pas à livrer une expérience de lecture véritablement mémorable ou satisfaisante. C’est d’autant plus frustrant que le potentiel était là – un manoir anglais hanté, une brèche temporelle mystérieuse, une romance qui traverse les siècles – mais l’exécution ne suit malheureusement pas, nous laissant avec un sentiment de gâchis et d’opportunité manquée.
Série en cours :
– tome 01 : Les Mailles du temps
– tome 02 : Un coup du sort
